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« Climatiseur du bloc opératoire en panne, donc greffe hépatorénale à 38 °C dans la pièce. » Le témoignage vient d’une chirurgienne urologue d’un hôpital public, et il résume ce que des milliers de soignants ont rapporté au Shift Project, le groupe de réflexion consacré au climat et à l’énergie. [1] Sa Grande Consultation Santé, menée avec l’association bénévole The Shifters, ne parle pas de projections pour 2050 : elle recense ce qui s’est déjà passé dans les services, les cabinets et les officines, au moment où le pays sortait de l’été le plus chaud jamais mesuré.
Grande Consultation Santé du Shift Project : la canicule, de loin le premier événement vécu
Le questionnaire, d’une vingtaine de minutes, est resté ouvert en ligne du 12 mars à la fin septembre 2026. 29 000 professionnels y ont répondu : 13 577 infirmiers, 12 133 médecins et 3 290 pharmaciens. [1] Rapporté aux quelque 875 000 infirmiers, médecins et pharmaciens que compte la France selon la synthèse, cela fait environ 3 soignants sur 100, d’après nos calculs. Les participants sont des volontaires, touchés par plus de 150 partenaires (ordres, sociétés savantes, hôpitaux, syndicats) et par des publicités sur les réseaux sociaux. Les auteurs ont corrigé les réponses pour que l’âge, le sexe et le lieu d’exercice collent aux données nationales, mais un soignant déjà sensible au sujet avait sans doute plus de chances de remplir le questionnaire. [2, 1]
Le constat de départ ne dépend pas d’une opinion : 74 % des répondants ont déjà vécu un événement climatique qui a perturbé leur activité, et ce sont les infirmiers, au lit du malade ou en tournée à domicile, qui sont les plus nombreux à le dire (83 %), devant les médecins (67 %) et les pharmaciens (60 %). Parmi eux, la vague de chaleur arrive en tête pour 95 %, loin devant les tempêtes (32 %), les sécheresses (14 %), les inondations ou submersions (13 %) et le froid intense (12 %). [1] En combinant ces deux chiffres, environ 7 soignants sur 10 ont déjà vu une canicule désorganiser leur travail, selon nos calculs.
Accueil dégradé, salles d’attente plus pleines : ce que les patients en ressentent
Pour le patient, l’effet le plus fréquent n’est pas spectaculaire, mais il est quotidien. Dans environ trois quarts des cas, l’événement climatique a d’abord dégradé les conditions d’accueil des patients, et dans plus de la moitié, il a fait grimper ponctuellement leur nombre. [1] Les soignants décrivent des pannes, des fermetures de lits ou de structures et des difficultés d’approvisionnement, en plus de la charge de travail. [3] La chaleur pèse aussi sur ceux qui soignent : « plus difficile de se concentrer, fatigue plus importante, risque d’erreur plus important, matériel affecté par la chaleur », résume un cadre de santé du Rhône. [1]

Ces témoignages ont un arrière-plan chiffré. Pendant la canicule du 17 juin au 2 juillet 2026, Santé publique France a estimé au moins 5 764 décès en excès, soit 36 % de plus que le nombre attendu, avec une hausse visible pour la première fois dans toutes les classes d’âge à partir de 15 ans. Les 75 ans et plus en représentent les deux tiers. [4] D’après Météo-France, cité par l’agence, l’été 2026 a dépassé les normales de 3,6 °C, un écart record devant 2003 et 2022. [5]
Avant et après la canicule de juin, deux fois plus de soignants jugent le système « pas du tout prêt »
La consultation offre un point de comparaison rare. Les auteurs ont séparé les 12 815 réponses reçues avant le 15 juin des 16 185 arrivées ensuite, au fil d’un été de canicules à répétition. [1] À la question de savoir si le système de santé est prêt à affronter des canicules plus fréquentes et plus intenses, 31 % répondaient « pas du tout » avant cette date, et 65 % après, soit 2,1 fois plus selon nos calculs. La part de ceux qui le jugeaient « plutôt prêt » est tombée de 14 % à 3 %. [1]

Ce ne sont pas les mêmes personnes interrogées deux fois, mais deux groupes de répondants : l’écart décrit un climat d’opinion qui s’est durci pendant l’été, pas des soignants qui auraient changé d’avis un par un. Le mouvement va pourtant dans le même sens partout. La part tout à fait d’accord pour dire que, sans adaptation, leurs conditions de travail deviendront de plus en plus difficiles passe de 60 % à 77 %, et l’inquiétude pour leur propre génération de 82 % à 90 %. [1] Pour le Shift Project, l’été 2026 a été « un accélérateur » plutôt qu’un déclencheur, et un test grandeur nature qui a montré que le système de soins n’était pas robuste. [2]
Maladies infectieuses, santé mentale, maladies chroniques : ce que le climat va aggraver selon eux
La synthèse ne détaille pas les pathologies vues en consultation, qu’il s’agisse des allergies aux pollens ou des maladies transmises par les tiques et les moustiques. Elle demande en revanche aux soignants quels problèmes le changement climatique va aggraver. 97 % citent l’augmentation des canicules, 87 % la dégradation de la santé mentale, 86 % la hausse des maladies chroniques et 86 % l’émergence de nouvelles maladies infectieuses. [1] Cette dernière inquiétude a déjà un visage concret en France hexagonale, où des cas de chikungunya et de dengue sont contractés sur place pendant la saison du moustique tigre.
Le plus parlant est l’écart entre ce que les soignants relient au climat et ce qu’ils jugent mal préparé. Seuls 49 % pensent que le changement climatique aggravera les déserts médicaux, mais 96 % estiment que le système n’est pas prêt à y faire face, de même que 95 % pour les pénuries de médicaments. [1] Autrement dit, la chaleur vient frapper un système que ses propres soignants décrivent déjà en tension, avant même l’effet du climat. Plus de 90 % redoutent aussi que des tensions sur le pétrole et le gaz perturbent l’approvisionnement en produits de santé et les déplacements des patients comme des professionnels, une crainte partagée par plus de 95 % des infirmières libérales. [1]
Ordonnances, médicaments à l’unité, conseils de mode de vie : ce qui peut changer côté patient
Le système de santé pèse environ 8 % de l’empreinte carbone de la France, dont près de la moitié vient des médicaments et des dispositifs médicaux. [1] C’est donc par l’ordonnance que la transition peut toucher les patients. 94 % des soignants estiment qu’on consomme en France plus de médicaments que nécessaire, et 80 % font le même constat pour les gants, compresses et autres dispositifs à usage unique. Parmi les causes citées, le conditionnement inadapté des boîtes arrive en tête (79 %), devant la demande des patients et la peur du risque médical (47 % chacune). [1] 84 % des pédiatres estiment que certaines prescriptions pourraient être évitées ou différées sans perte de chance pour l’enfant. [1]
Plusieurs pistes concernent directement le passage en pharmacie ou chez le médecin :
- la délivrance des médicaments à l’unité, plutôt qu’à la boîte entière, est jugée pertinente par 82 % des répondants, mais seulement 15 % des pharmaciens d’officine la jugent capitale, contre 52 % de leurs confrères hospitaliers ;
- 94 % des médecins généralistes se disent prêts à modifier leurs prescriptions pour en réduire l’impact environnemental ;
- 97 % des pharmaciens de ville sont disposés à privilégier, à conditions économiques équivalentes, des génériques à l’impact carbone moindre, par exemple produits en France ou en Europe ;
- 92 % des généralistes se sentent légitimes pour conseiller des changements de mode de vie bons à la fois pour la santé et pour l’environnement, et 98 % se disent prêts à prescrire plus systématiquement de l’activité physique ou des changements d’alimentation.
[1] Ces chiffres mesurent des intentions, pas des changements déjà visibles au comptoir. Les répondants posent leurs conditions : connaître l’impact carbone des soins qu’ils délivrent, disposer d’alternatives crédibles et de recommandations professionnelles qui garantissent la sécurité des soins. 91 % veulent que les industriels soient tenus de publier l’empreinte carbone des médicaments et des dispositifs médicaux. [1] Le Shift Project, qui inscrit cette consultation dans son « Plan robuste pour l’économie française », entend porter ces messages dans le débat de l’élection présidentielle de 2027. [1, 2]
Sources et références
[1] The Shift Project, The Shifters — Grande consultation santé. Infirmiers, médecins, pharmaciens. Synthèse, novembre 2026, calculs Medilax
https://theshiftproject.org/app/uploads/2026/11/082_TSP_Synthese_GCSante_A4_WEB_Planche.pdf
[2] The Shift Project — Résultats de la Grande Consultation Santé, 3 novembre 2026
https://theshiftproject.org/publications/resultats-de-la-grande-consultation-sante/
[3] Hospitalia — The Shift Project présente les résultats de la Grande Consultation Santé, 3 novembre 2026
https://www.hospitalia.fr/The-Shift-Project-presente-les-resultats-de-la-Grande-Consultation-Sante_a5309.html
[4] Santé publique France — 5 764 décès en excès en France durant la période de canicule du 17 juin au 2 juillet, communiqué du 22 juillet 2026
https://www.santepubliquefrance.fr/presse/5-764-deces-en-exces-en-france-durant-la-periode-de-canicule-du-17-juin-au-2-juillet
[5] Santé publique France — Synthèse nationale relative à l’excès de mortalité toutes causes observée durant l’épisode de canicule du 27 juillet au 20 août 2026, bulletin du 16 septembre 2026
https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/2026-09/bullnat_canicule_mortalite_20260916.pdf
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