Gagner des années de vie ne signifie pas gagner autant d’années en bonne santé. La Commission du Lancet sur les menaces sanitaires du XXIe siècle, présentée le 11 octobre à Berlin, remet cette différence au centre du débat. Dans son scénario de référence jusqu’en 2100, l’espérance de vie augmente généralement, mais l’espérance de vie en bonne santé progresse moins vite. La conséquence envisagée est très concrète : davantage d’années vécues avec des incapacités chroniques à mesure que les populations vieillissent. [1]
C’est un résultat moins spectaculaire qu’un risque de pandémie ou de conflit, mais il interroge directement notre façon de juger le progrès médical. Vivre plus longtemps reste un acquis. Encore faut-il regarder ce que deviennent ces années supplémentaires : la survie, à elle seule, ne raconte pas toute la santé.
Deux espérances de vie, deux questions différentes
L’espérance de vie renseigne sur la durée de vie moyenne d’une population. L’espérance de vie en bonne santé déplace la question : quelle part de cette vie se déroule en bonne santé, en tenant compte des limitations liées aux maladies et aux incapacités ? On peut donc améliorer le premier indicateur sans faire progresser le second au même rythme.
La Commission n’annonce pas que la santé va partout reculer. Elle décrit, au contraire, deux progressions généralement positives, mais décalées. Ce décalage importe : si les années de vie augmentent davantage que les années en bonne santé, la période vécue avec une santé dégradée peut s’allonger. Présenter le résultat comme un simple échec de la longévité manquerait donc la moitié de l’information.

Autonomie et bonne santé ne sont pas non plus des synonymes parfaits. Une mesure globale de santé ne dit pas à elle seule si une personne peut sortir, s’habiller ou organiser sa journée sans aide. La projection met en lumière un problème collectif ; elle ne décrit ni les capacités de chaque personne âgée ni le moment auquel elle aurait besoin d’un accompagnement.
Le vieillissement en mauvaise santé n’est pas une fatalité de l’âge
Le « vieillissement en mauvaise santé » figure parmi les menaces retenues par la Commission. Ce choix mérite d’être compris : ce n’est pas le fait de devenir âgé qui est désigné comme un danger à combattre. C’est la perte de santé qui accompagne une partie de ces années, et sur laquelle les décisions collectives peuvent agir.
Le scénario s’appuie sur les tendances des facteurs de risque, des conditions socioéconomiques et de la mortalité, avec une place croissante des maladies non transmissibles. Il ne teste pas une méthode pour ralentir le vieillissement. Aucun résultat n’y permet de recommander un complément alimentaire, un bilan commercial de « longévité » ou une intervention censée prolonger la vie d’un individu. La question posée est celle des trajectoires de santé des populations. [1]
Pour l’autonomie, cette distinction change l’ordre des priorités. Compter les anniversaires gagnés ne suffit pas à apprécier les besoins d’accompagnement. Il faut aussi s’intéresser aux capacités conservées et aux limitations qui durent. Notre dossier sur les ateliers de prévention des chutes en EHPAD aborde un exemple concret de ce travail adapté aux capacités des personnes, à une autre échelle que cette prospective mondiale.
Des années de santé perdues, pas un compte de décès
Pour comparer les futurs possibles, les chercheurs utilisent les DALY, ou années de vie corrigées de l’incapacité. Cet indicateur rassemble deux formes de perte : les années perdues par décès prématuré et celles perdues du fait d’une incapacité. Il permet de rendre visible ce qu’un décompte des morts laisserait de côté : les conséquences durables d’une maladie chez les personnes qui lui survivent.
La Commission s’intéresse surtout à l’écart entre un meilleur et un pire futur plausibles, cumulé entre 2025 et 2100. Ces années de santé potentiellement évitables mesurent une marge d’action, pas un nombre de personnes condamnées. Elles ne constituent pas davantage le pronostic des lecteurs d’aujourd’hui. L’analyse couvre 204 pays et territoires ; elle ne fournit pas une estimation personnelle ou un calendrier français de perte d’autonomie. [1, 2]
Ce cadre ne produit pas non plus un palmarès définitif des urgences. Interrogé par L’Express, le membre de la Commission Hechmi Louzir insiste sur les liens entre les menaces et sur le poids des phénomènes lents, dont les dommages s’accumulent pendant des décennies. L’intérêt de cette lecture est de ne pas attendre une crise visible pour considérer une perte de santé comme un sujet politique. [3]
Les années gagnées posent aussi la question de l’accès aux soins
Pourquoi ne pas laisser simplement les progrès médicaux combler le décalage ? Parce que l’existence d’une innovation et son accès réel sont deux choses différentes. La Commission souligne que les dommages ne seront pas répartis également : les populations à faibles revenus et marginalisées sont plus exposées à de lourdes pertes de santé. Une moyenne mondiale favorable peut ainsi coexister avec des situations beaucoup moins favorables dans certains groupes. [1, 2]

Le regard utile sur la longévité dépasse alors la recherche d’une nouveauté thérapeutique. Il porte aussi sur l’organisation qui permet de prévenir, de soigner et d’accompagner dans la durée. Les auteurs défendent notamment :
- des systèmes de santé préparés aux menaces et financés durablement, plutôt que seulement renforcés après une crise ;
- des investissements dans l’innovation associés à un accès équitable ;
- une réévaluation régulière des risques, à mesure que les connaissances changent. [2]
Le suivi proposé prendrait la forme d’un Lancet Monitor of 21st Century Global Threats to Health. Son rôle serait de réexaminer les menaces émergentes et de transmettre les résultats aux décideurs, au-delà du seul secteur sanitaire. Pour le vieillissement en mauvaise santé, cela signifie que les trajectoires présentées aujourd’hui ont vocation à être révisées avec de nouvelles données et de nouvelles décisions publiques, et non à devenir une échéance immuable. [2, 3]
Sources et références
- [1] Commission Lancet — résumé exécutif diffusé par IHME
https://www.healthdata.org/research-analysis/library/lancet-commission-21st-century-global-threats-health - [2] IHME — présentation et recommandations de la Commission, 11 octobre 2026
https://www.healthdata.org/news-events/newsroom/news-releases/new-lancet-commission-provides-roadmap-protect-economies - [3] Entretien de Hechmi Louzir par Yohan Blavignat, L’Express, 14 octobre 2026, diffusé par Orange
https://actu.orange.fr/monde/pr-hechmi-louzir-the-lancet-les-pires-scenarios-pour-l-avenir-de-l-humanite-ne-sont-pas-inevitables-l-express-CNT000002sMToq.html
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