Un homme de 44 ans, déprimé sans interruption depuis 31 ans, a retrouvé de la joie grâce à un implant cérébral, « pour la première fois depuis des années » selon l’un des chercheurs qui l’ont suivi. Son histoire circule de nouveau ces jours-ci, reprise par plusieurs médias. Elle repose sur un seul patient, traité à l’université du Minnesota et décrit dans un préprint mis en ligne en août 2025 sur la plateforme PsyArXiv : un article que d’autres chercheurs n’ont pas encore relu avant une publication en revue. [1] Les chiffres sont réels : son score de dépression est passé de 27 à 11 en quatre mois, puis à 7 au bout de deux ans et demi.
Ce cas pose surtout deux questions utiles à ceux qui vivent une dépression qui ne cède pas : que veut dire « résistante » quand un médecin emploie ce mot, et que peut-on attendre aujourd’hui des traitements qui stimulent le cerveau ? Les réponses ne se trouvent pas toutes dans l’étude du Minnesota.
Dépression résistante : à partir de quand parle-t-on d’échec des traitements ?
En France, une dépression est dite résistante après l’échec d’au moins deux traitements médicamenteux différents, bien conduits et suivis assez longtemps, selon la définition reprise par la Haute Autorité de santé (HAS). [2] « Bien conduits » signifie à une dose efficace et sur une durée suffisante : dans ses recommandations sur la dépression de l’adulte, la HAS demande d’évaluer l’effet d’une prise en charge après 4 à 8 semaines, avant de la reconsidérer avec un psychiatre si la rémission n’est pas là. [3]
Le mot ne veut donc pas dire « incurable ». Il signale qu’il faut changer de stratégie. La HAS estime que 120 000 à 200 000 personnes vivent avec une dépression résistante en France, et que 25 000 à 45 000 nouveaux épisodes de ce type surviennent chaque année. Ces dépressions ont un risque élevé de devenir chroniques, environ 20 %, ou de récidiver après une amélioration. [2]
Le patient du Minnesota : 19 antidépresseurs et 3 cures de sismothérapie
Le patient décrit par l’équipe du psychiatre Ziad Nahas se situe à l’extrême de ce spectre. Ses premières crises d’angoisse remontent à l’école maternelle, sa première hospitalisation à l’âge de 13 ans. Il avait essayé 19 antidépresseurs et suivi 3 cures de sismothérapie, le traitement autrefois appelé électrochocs, entre 2000 et 2021, qui lui avaient laissé des troubles cognitifs. Il souffrait aussi d’un trouble de stress post-traumatique et avait fait trois tentatives de suicide. [1] Certaines reprises parlent de « 20 traitements » : la liste des auteurs compte 19 médicaments, auxquels s’ajoutent ces 3 cures.
Les auteurs le présentent comme le premier patient de leur essai, choisi justement pour la gravité et la durée de sa maladie. [1]
Ce que fait l’implant PACE : stimuler les réseaux propres à un cerveau
La méthode s’appelle PACE, pour Personalized Adaptive Cortical Electro-stimulation, une stimulation électrique de la surface du cerveau, personnalisée et ajustable. Avant l’opération, l’équipe a cartographié par IRM fonctionnelle, sur de longues séances, les réseaux cérébraux de ce patient précis. Le résultat était frappant : son « réseau de la saillance », qui trie les informations jugées importantes et pèse dans l’anxiété, couvrait 12,4 % de la surface du cortex, quatre fois plus que chez des personnes en bonne santé, au détriment de réseaux liés à l’attention et aux émotions. [1]
Les chirurgiens ont ensuite posé quatre électrodes plates à la surface de l’avant du cerveau, deux de chaque côté, sur les frontières de ces réseaux, et non dans ses profondeurs. Elles sont reliées à un générateur implanté, comparable à un pacemaker. Dans les 24 heures qui ont suivi l’opération, les tests ont produit des réactions immédiates, différentes selon les contacts activés : du calme, de la clarté d’esprit, et pour l’un d’eux une joie submergeante. « C’est agréable. C’est si étrange de ressentir ça », a dit le patient, en larmes (traduction de la rédaction). [1] À l’inverse, activer en même temps tous les contacts des deux électrodes du front a déclenché de l’anxiété, qui a disparu quand l’équipe a remplacé la stimulation par une stimulation fictive. [1]

Contrairement à ce qu’affirment certaines reprises, l’appareil ne se règle pas seul en continu selon l’activité du cerveau. Pendant six mois, le patient a reçu chaque mois 5 réglages préprogrammés, sans savoir lequel était actif, et a noté chaque jour son humeur, son sommeil et sa préférence. Un algorithme statistique s’appuyait sur ces notes pour proposer les réglages suivants, jusqu’au choix définitif au sixième mois. [1] C’est le sens du mot « adaptatif » : gagner du temps sur un réglage qui, dans un cas antérieur de la même équipe, avait pris plus de cinq ans. [1]
Des résultats nets, mais obtenus chez un seul homme
Ses idées suicidaires ont disparu en 7 semaines. Sur l’échelle de Hamilton, un questionnaire mené par un soignant où un score de 10 ou moins correspond à une rémission, il est passé de 27 avant l’implant à 11 à quatre mois, soit une baisse de 59 %, puis à 8 à neuf mois. Le score est remonté à 13 à un an, pendant une convalescence après un Covid, avant de redescendre à 5 à quinze mois, puis 7 à trente mois. [1] « Il a ressenti de la joie pour la première fois depuis des années », a résumé le neuroscientifique Damien Fair, de l’université du Minnesota, au magazine New Scientist (traduction de la rédaction). [4] Ses tests d’attention et de rapidité se sont plutôt améliorés, peut-être simplement parce que la dépression avait reculé, ou par l’habitude de passer ces tests. [1]

Ce qui limite la portée du résultat tient d’abord au protocole : il n’y a ni groupe de comparaison ni second patient. Le malade savait qu’il était traité et bénéficiait d’un suivi très rapproché ; on ne peut donc pas séparer l’effet propre de la stimulation de celui de l’attente et de l’accompagnement. Les stimulations fictives n’ont servi que pendant de courts tests. Plusieurs auteurs déclarent aussi des liens avec Turing Medical, une société de neurostimulation que deux d’entre eux ont cofondée. [1]
Le cas s’inscrit pourtant dans une piste déjà explorée. En 2010, la même équipe avait testé une stimulation de la surface du cerveau, placée sans carte personnalisée, chez 5 patients : 3 étaient en rémission à sept mois, et le bénéfice durait encore à cinq ans. Les implants plus anciens, stimulation cérébrale profonde ou stimulation du nerf vague, ont donné des résultats inconstants depuis vingt ans, ce que les auteurs attribuent à un ciblage imprécis. [1]
L’hypothèse au cœur de PACE est là : chaque cerveau déprimé n’a pas la même carte, et viser le même point chez tout le monde expliquerait une partie des échecs. Elle se vérifie seulement dans l’essai en cours à l’université du Minnesota, qui recrute encore, prévoit 15 participants et ne doit s’achever qu’en 2032. [5]
En France, quels recours quand les antidépresseurs échouent ?
Aucun implant de ce type n’est proposé en dehors de la recherche. Face à une dépression résistante, la HAS décrit deux stratégies de référence : l’optimisation du traitement médicamenteux, le plus souvent, et la sismothérapie dans des cas particuliers, comme une résistance extrême, un état général très altéré, en particulier chez les personnes âgées, ou des symptômes psychotiques. [6] Elle se pratique sous anesthésie générale. [2] Les autres options ont un statut plus restreint :
- l’eskétamine en spray nasal (Spravato) reste remboursée, en plus d’un antidépresseur de type ISRS ou IRSN, seulement avant 65 ans, pour un épisode sévère et après l’échec d’au moins deux antidépresseurs de deux familles différentes ; elle s’administre à l’hôpital, sous surveillance, et la HAS estime qu’elle n’apporte pas de progrès par rapport à la prise en charge existante ; [7]
- la stimulation magnétique transcrânienne, qui stimule le cerveau à travers le crâne sans opération, a reçu en 2022 un avis défavorable de la HAS à son remboursement : son effet mesuré était faible, sans bénéfice clinique net, et elle ne remplace pas la sismothérapie ; [6]
- d’autres pistes, comme la psilocybine, restent à l’essai.
Dans le même avis, la HAS souligne les recherches en cours sur des protocoles de stimulation magnétique plus rapides ou guidés notamment par l’imagerie fonctionnelle, et demande des études comparatives bien menées avant de les évaluer. [6] C’est aussi l’étape qui manque encore à PACE : une comparaison avec d’autres patients.
Comprendre pourquoi un traitement échoue chez une personne donnée est l’autre moitié du problème. Le patient du Minnesota avait un réseau de la saillance hors norme, mais l’équipe note que seuls certains malades présentent ce profil cérébral. [1] D’autres travaux cherchent des sous-groupes par d’autres signes, comme les horaires de sommeil, en suggérant que certains malades répondent moins bien aux antidépresseurs les plus prescrits ; c’est le cas de la dépression dite « circadienne », décrite en octobre par une équipe australienne.
Sources et références
[1] Nahas Z., Hermosillo R., Eiting S. H. et al. — Personalized Adaptive Cortical Electro-stimulation (PACE) in Treatment-Resistant Depression, préprint PsyArXiv, août 2025, non relu par des pairs, doi:10.31234/osf.io/5c3ba_v1
https://osf.io/preprints/psyarxiv/5c3ba_v1
[2] Haute Autorité de santé — Stimulation magnétique transcrânienne dans le traitement de la dépression résistante de l’adulte, rapport d’évaluation technologique, juillet 2022
https://www.has-sante.fr/jcms/p_3357487/fr/stimulation-magnetique-transcranienne-dans-le-traitement-de-la-depression-resistante-de-l-adulte-rapport-d-evaluation
[3] Haute Autorité de santé — Épisode dépressif caractérisé de l’adulte : prise en charge en soins de premier recours, recommandation de bonne pratique, octobre 2017
https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2017-10/depression_adulte_recommandations_version_mel.pdf
[4] New Scientist, Carissa Wong — Brain implant lets man ‘experience joy’ for the first time in decades, 19 août 2025
https://www.newscientist.com/article/2493065-brain-implant-lets-man-experience-joy-for-the-first-time-in-decades/
[5] ClinicalTrials.gov — Prefrontal Cortical Stimulation (PCS) for Severe Treatment Resistant Depression, NCT04124341, mise à jour du 28 août 2026
https://clinicaltrials.gov/study/NCT04124341
[6] Haute Autorité de santé — Avis n°2022.0049/AC/SEAP du 21 juillet 2022 relatif à l’acte de stimulation magnétique transcrânienne dans le traitement de la dépression résistante de l’adulte
https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2022-07/ac_2022_0049_rtms.pdf
[7] Haute Autorité de santé — SPRAVATO (eskétamine), dépression, avis de la Commission de la transparence
https://www.has-sante.fr/jcms/p_3538219/fr/spravato-esketamine-depression
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