« Un quart des dépressions » liées à l’horloge biologique : le chiffre circule depuis l’annonce, le 21 octobre, d’une étude de l’université de Sydney dans le British Journal of Psychiatry. [1] Il mérite d’être lu de près. Les chercheurs n’ont pas mesuré une part de toutes les dépressions, mais celle d’un profil précis, la dépression dite « circadienne », chez 11 380 adultes australiens atteints d’une dépression le plus souvent sévère ou récidivante. Dans ce groupe, 2 604 personnes, soit 23 %, présentaient ce profil. [2]
L’intérêt du travail est ailleurs que dans ce pourcentage. En décrivant 6 signes simples, liés aux horaires de sommeil et à la fatigue du matin, l’équipe propose de repérer dès la consultation des patients qui répondraient moins bien aux antidépresseurs les plus prescrits. Une hypothèse qui reste à confirmer, mais qui donne de nouvelles questions à poser au médecin.
Un profil défini par 6 signes liés au sommeil
Le mot « circadien » désigne le rythme d’environ 24 heures que règle notre horloge interne : l’alternance veille-sommeil, la vigilance, la température du corps, l’appétit. Pour repérer un dérèglement de cette horloge, les chercheurs ont utilisé des questionnaires remplis par les participants de l’Australian Genetics of Depression Study, une grande cohorte nationale. [2] Ils ont retenu 6 signes :
- dormir beaucoup plus que d’habitude pendant les pires semaines de la dépression ;
- se sentir très fatigué dans la demi-heure qui suit le réveil ;
- se décrire comme nettement « du soir » ;
- avoir des nuits très décalées vers le matin les jours de repos ;
- voir son humeur, son énergie, son sommeil ou son appétit changer nettement avec les saisons ;
- vivre un « décalage horaire social » : des horaires de sommeil qui glissent d’au moins 2 heures entre la semaine et les jours libres, entre 35 et 64 ans (2 h 30 avant 25 ans, 1 h 15 après 65 ans).
Est classé dans le profil « circadien » tout participant qui coche au moins 3 de ces 6 signes. Chez les 2 604 personnes concernées, les plus fréquents sont l’excès de sommeil pendant la dépression (84 %) et la grande fatigue au réveil (83 %), devant le fait de se dire « du soir » (68 %). [2] La combinaison la plus courante réunit justement ces trois signes.
Des dépressions plus précoces et plus sévères
Comparés aux 8 776 autres participants, les malades du profil circadien ont connu leur premier épisode dépressif plus tôt, à 18,7 ans en moyenne contre 23,2 ans. Ils sont plus jeunes (37,9 ans contre 45,6 ans) et plus souvent des femmes (80 % contre 73 %). Leurs symptômes sont aussi plus lourds : davantage d’idées suicidaires, de détresse psychologique, de plaintes physiques, de périodes d’exaltation inhabituelle et de prise de poids pendant les épisodes. [2]
L’équipe a aussi analysé l’ADN de la salive des participants. Ceux du profil circadien portent en moyenne davantage de variants génétiques associés au trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), au trouble bipolaire, à la préférence pour le soir, mais aussi à un poids plus élevé, à des triglycérides plus hauts, à la résistance à l’insuline et à l’inflammation. [2] Pour la première autrice, Emiliana Tonini, ce résultat montre que la dépression circadienne « n’est pas simplement une dépression avec un mauvais sommeil », mais qu’elle repose sur une biologie distincte (traduction de la rédaction). [3]

Les antidépresseurs courants, un peu moins efficaces selon les patients
C’est le résultat qui intéresse le plus les soignants. Interrogés sur les traitements déjà pris, les participants du profil circadien jugent moins souvent efficaces les antidépresseurs de la famille des ISRS (sertraline, escitalopram, fluoxétine…) et des IRSN (venlafaxine, duloxétine…), les deux familles prescrites en premier dans la plupart des recommandations. Ils signalent aussi davantage d’effets indésirables. [2] L’écart reste modeste, et aucune différence nette n’apparaît avec les antidépresseurs tricycliques.
Les auteurs soulignent un paradoxe : une dépression plus sévère répond en général plutôt mieux aux antidépresseurs. Observer l’inverse dans ce groupe plaide, selon eux, pour un mécanisme propre. [2] Ces réponses restent des souvenirs déclarés par les patients, pas les résultats d’un essai où l’on compare deux traitements. Jacob Crouse, co-auteur de l’étude, invite les personnes dont l’antidépresseur ne fonctionne pas à en parler à leur médecin, qui jugera selon leur situation. [1]
Ce que l’horloge biologique change à la consultation
Concrètement, ce profil se repère par des questions que l’on pose rarement face à une dépression : à quelle heure vous couchez-vous et vous levez-vous en semaine, puis le week-end ? Dans quel état êtes-vous la première demi-heure après le réveil ? Votre moral suit-il les saisons ? Pour les chercheurs, ces réponses devraient orienter plus tôt vers des traitements qui visent l’horloge elle-même. [1]
L’horloge interne se recale chaque jour, d’abord grâce à la lumière du matin. Le psychiatre Ian Hickie, co-auteur de l’étude, cite l’exposition à la lumière le matin, l’activité pendant la journée, la régularité des heures de sommeil et des repas comme des leviers « essentiels » pour ces patients (traduction de la rédaction). [3] Il y voit aussi un effet de nos modes de vie : « Nous vivons à une époque qui nous incite à rester chez nous, à passer nos journées devant un ordinateur, à éviter la lumière, puis à veiller la nuit et à nous y exposer », a-t-il expliqué au New Scientist. [4] Cette régularité recoupe les conseils déjà donnés contre l’insomnie, comme la règle des 15 à 20 minutes pour se rendormir après un réveil nocturne.
Côté médicaments, l’université de Sydney évoque la mélatonine, l’hormone qui signale la nuit à l’organisme, les antidépresseurs agissant sur ses récepteurs et la luminothérapie, l’exposition quotidienne à une lampe très lumineuse. [1] L’étude n’a testé aucun de ces traitements. Un essai clinique sur la mélatonine dans la dépression circadienne est en préparation. [4] Le Pr Hickie déclare par ailleurs avoir mené des recherches financées par le laboratoire Servier sur l’agomélatine, un antidépresseur qui cible les récepteurs de la mélatonine. [1]

Un sous-type de dépression encore à confirmer
La dépression circadienne ne figure pas dans les classifications officielles, et cette étude ne suffit pas à l’y faire entrer. Les données ont été recueillies par questionnaire, à un instant donné : elles montrent une association entre ces signes et la dépression, pas que l’horloge en est la cause. Les signes retenus décrivent des habitudes de sommeil, sans mesure directe de l’horloge interne comme le dosage de la mélatonine. Et tous les participants analysés étaient d’ascendance européenne. Les auteurs eux-mêmes demandent que le profil soit retrouvé dans d’autres populations avant de s’en servir pour choisir un traitement. [2]
Les spécialistes extérieurs à l’équipe restent partagés. La psychiatre australienne Jayashri Kulkarni salue une étude « vraiment bien menée », qui relie un type de dépression à un profil génétique. Le neuroscientifique irlandais Andrew Coogan rappelle que le lien entre dépression et coucher tardif est connu de longue date et invite à lire ces résultats comme des premières pistes « intéressantes », issues d’une étude exploratoire (traductions de la rédaction). [3]
Sources et références
[1] Université de Sydney — Researchers identify new “circadian” subtype of depression, communiqué du 21 octobre 2026
https://www.sydney.edu.au/news-opinion/news/2026/10/21/researchers-identify-circadian-subtype-of-depression-.html
[2] Tonini E., Crouse J. J., Hickie I. B. et al. — Clinical and genetic correlates of a circadian subtype of depression in the Australian Genetics of Depression Study, British Journal of Psychiatry, 2026, doi:10.1192/bjp.2026.10798
https://www.cambridge.org/core/journals/the-british-journal-of-psychiatry/article/clinical-and-genetic-correlates-of-a-circadian-subtype-of-depression-in-the-australian-genetics-of-depression-study/A3429C15041E6BA0570968117909DDB6
[3] The Guardian — Australian researchers identify new subtype of depression linked to body clock disruptions, 21 octobre 2026
https://www.theguardian.com/society/2026/oct/21/australian-researchers-identify-new-subtype-of-depression-linked-to-body-clock-disruptions
[4] Slate.fr — Près d’un quart des dépressions seraient liées à un dérèglement de l’horloge biologique, 23 octobre 2026 (propos d’Ian Hickie recueillis par le New Scientist)
https://www.slate.fr/sante/depression-circadienne-etude-scientifique-horloge-biologique-maladie-medicament
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