Le débat sur les écrans des enfants regarde surtout la tablette posée devant eux. Un rapport publié le 21 octobre par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) déplace le regard vers l’autre côté de la pièce : les enfants dont la mère passe 4 heures ou plus par jour devant un écran sont plus souvent classés comme « vulnérables » dans leur développement vers 2 ans et demi. [1] Une étude canadienne publiée en 2024 va dans le même sens, heure par heure. [2] En France, le carnet de santé distribué depuis 2025 demande déjà aux parents de réduire leur propre temps d’écran en présence de leur enfant. [3]
Ce que l’étude québécoise a mesuré chez les enfants de 2 ans et demi
Le rapport, intitulé « Jouer pour grandir », s’appuie sur l’étude Grandir au Québec, qui suit depuis leur naissance des enfants nés en 2020 et 2021, avec un échantillon de départ de 4 703 enfants. [1] Vers 29 mois, les parents ont rempli un questionnaire de développement utilisé en pédiatrie pour repérer les retards, qui couvre cinq domaines : motricité fine, motricité globale, communication, résolution de problèmes et aptitudes sociales. Les chercheurs ont classé comme « vulnérables » les 15 % d’enfants aux scores les plus bas.
Ils ont ensuite comparé ces enfants selon leurs activités et les habitudes de la maison, en tenant compte de l’âge, du sexe, de la santé de l’enfant, du diplôme de la mère et du revenu du ménage. Les résultats s’expriment en « cotes » : une valeur de 1 signifie aucune différence avec le groupe de comparaison, une valeur de 2 des chances environ deux fois plus élevées d’être classé vulnérable. [1]
| Situation observée | Cote de vulnérabilité |
|---|---|
| Mère sur les écrans 4 h ou plus par jour (contre moins de 4 h) | 1,54 |
| Écran souvent utilisé pour occuper l’enfant, à 17 et à 29 mois | 2,42 |
| Enfant devant un écran 1 h ou plus par jour, à 17 et à 29 mois | 2,26 |
| Lecture par un adulte plus d’une fois par semaine | 0,56 |
L’ISQ le précise lui-même : ces liens sont observés, ils ne démontrent pas une cause. Un parent épuisé, une famille sous tension ou un enfant déjà plus difficile à apaiser peuvent peser à la fois sur le temps d’écran et sur le développement. Le calcul tient déjà compte du revenu du ménage et du diplôme de la mère, deux facteurs souvent liés à la fois au temps d’écran et au développement.
L’écran qui occupe l’enfant, un cercle qui s’entretient
Le chiffre le plus élevé du tableau ne concerne pas le temps passé devant l’écran, mais son usage. Quand le parent tend souvent un écran à l’enfant pour l’occuper pendant qu’il fait autre chose, à 17 mois puis à 29 mois, la cote de vulnérabilité monte à 2,42. [1] Et ce lien demeure même en tenant compte du temps d’écran de l’enfant : ce n’est donc pas seulement une question de durée.
Le rapport décrit le mécanisme suspecté. Un enfant qui a du mal à gérer ses émotions reçoit un écran pour se calmer. Il apprend moins à s’apaiser par lui-même, en a donc davantage besoin la fois suivante, et le parent y recourt plus souvent. [1] Le carnet de santé français vise le même réflexe : il demande de ne pas donner de tablette, de smartphone ou d’écouteurs à l’enfant « pour le calmer ou l’endormir ». [3]
Pendant l’échange, le téléphone change la réponse du parent
Pourquoi l’écran de l’adulte compterait-il, alors que l’enfant ne le regarde pas ? Les chercheurs parlent de « technoférence » : l’interférence du téléphone dans la relation. « Lorsque les parents utilisent un écran en présence de leur enfant, ils peuvent accorder moins d’attention à ses questions et réponses, adopter un ton moins chaleureux et être moins attentifs à ses signaux », résume l’ISQ. [1] Or c’est dans ces allers-retours, une question, un regard, une réponse, que se construisent le langage et les compétences sociales du tout-petit.
L’étude citée par le rapport québécois, publiée dans Frontiers in Psychology, a suivi 315 enfants de Nouvelle-Écosse, au Canada, à partir de 2020. [2] Les parents passaient en moyenne 6,35 heures par jour sur les écrans en dehors du travail, presque deux fois plus que leurs enfants (3,43 heures). Résultat : chaque heure d’écran quotidienne en plus chez le parent, mesurée vers 3 ans et demi, correspondait à 1,25 point de moins au score de développement de l’enfant un an plus tard, même en tenant compte du propre temps d’écran de l’enfant. [2] Les mesures ont été prises pendant la pandémie, une période où les écrans occupaient une place inhabituelle dans les familles.

En France, le carnet de santé l’écrit noir sur blanc
Le carnet de santé de l’enfant remis à la naissance depuis 2025 consacre une page entière aux écrans. La règle y est formulée sans détour : « Avant 3 ans, pas d’écrans. Ne laissez pas votre enfant dans une pièce où un écran (téléviseur, tablette, ordinateur…) est allumé, même s’il ne le regarde pas. » [3] Entre 3 et 6 ans, l’usage doit rester « occasionnel, limité à des contenus à qualité éducative et accompagné par un adulte ».
La même page s’adresse ensuite aux adultes : « Essayez aussi de réduire votre propre temps d’écran en présence de vos enfants pour rester disponible et renforcer votre lien avec eux. » [3] Le carnet ajoute des consignes très concrètes :
- ne jamais utiliser son téléphone portable pendant le bain de bébé ;
- éteindre tous les écrans une heure avant le coucher de l’enfant ;
- dans les transports, prendre des livres, un jeu ou de quoi dessiner plutôt que de lui donner son téléphone.
Lors des examens de suivi, le médecin doit aussi noter si « l’enfant est exposé aux écrans sans interaction avec un adulte ». [3] Pour les parents qui veulent lâcher leur téléphone sans se couper de leurs proches, nous avions détaillé ce que les essais ont mesuré lors d’une pause smartphone.
Tous les écrans ne pèsent pas pareil
Le rapport québécois apporte une nuance qui rejoint la logique du carnet. Les enfants qui utilisaient un écran pour prendre ou regarder des photos et des vidéos, une activité le plus souvent partagée avec un adulte, étaient au contraire moins souvent vulnérables (cote de 0,47 à un des deux âges, 0,29 aux deux). [1] À l’inverse, regarder des émissions ou des vidéos pour enfants dès 17 mois allait de pair avec une cote de 1,79. L’ISQ cite aussi des travaux montrant que l’usage conjoint et interactif d’un écran, parent et enfant ensemble, est lié à un vocabulaire plus riche. [1]

Les activités sans écran tracent le même fil. Les enfants à qui un adulte lit une histoire plus d’une fois par semaine ont une cote de vulnérabilité de 0,56, et ceux qui disposent d’au moins 11 livres pour enfants à la maison de 0,47. [1] Chanter des comptines, compter des objets ensemble ou jouer dehors 5 à 7 jours par semaine vont dans le même sens. Ce que ces résultats désignent, au-delà de l’écran, c’est le temps où le parent est réellement tourné vers son enfant.
Sources et références
[1] Institut de la statistique du Québec, Christine Doucet — Jouer pour grandir : comprendre les liens entre les activités et le développement des enfants à 2 ans et demi, étude Grandir au Québec, octobre 2026
https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/grandir-au-quebec-jouer-liens-activites-developpement-2-ans-demi.pdf
[2] Fitzpatrick C., Johnson A., Laurent A., Bégin M., Harvey E. — Do parent media habits contribute to child global development?, Frontiers in Psychology, 2024, doi:10.3389/fpsyg.2023.1279893
https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2023.1279893/full
[3] Ministère chargé de la Santé — Carnet de santé de l’enfant, modèle 2025 (spécimen), page « Votre enfant et les écrans »
https://www.ameli.fr/sites/default/files/Documents/carnet-sante-2025-specimen.pdf
[4] La Presse Canadienne, via La Voix de l’Est — Temps d’écran : l’usage des parents peut nuire au développement de leur enfant, 21 octobre 2026
https://www.lavoixdelest.ca/affaires/2026/10/21/temps-d-ecran-l-usage-des-parents-peut-nuire-au-developpement-de-leur-enfant-SSWFSC3WVVD7DEMZ53PRNRNZ5Y/
[5] France Inter, Julien Baldacchino — « Avant trois ans, pas d’écrans » : pourquoi il faut suivre ces recommandations dans le nouveau carnet de santé, 3 janvier 2025
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/net-plus-ultra/net-plus-ultra-du-vendredi-03-janvier-2025-3442350
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