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Le mot a des airs de diagnostic. « Nomophobie » contracte l’anglais no mobile phone phobia et désigne la peur ou le malaise à l’idée de se retrouver sans smartphone ou sans connexion. [1] Pourtant, aucune classification médicale ne le reconnaît comme une maladie. Ce que l’on sait mesurer, c’est la place prise par le téléphone dans le quotidien, et deux enquêtes le font chacune à leur manière : l’une suisse, publiée cette semaine, l’autre française, menée par le Crédoc. Mises côte à côte, elles montrent surtout que le malaise sans téléphone est devenu la norme, et que la frontière avec un vrai problème se trouve ailleurs.
Nomophobie en Suisse romande : ce que mesure l’enquête Comparis
Le comparateur en ligne Comparis, qui compare entre autres les offres de téléphonie, interroge pour la troisième fois la population suisse sur sa dépendance au smartphone. L’institut Innofact a questionné en septembre 2026 un échantillon représentatif de 1 027 personnes de 16 à 74 ans, dans toutes les régions du pays. [1] Le questionnaire classe les réponses par niveaux de signes. Près d’un tiers des personnes interrogées présentent des signes « évidents » de nomophobie, soit plus de 2 millions de personnes une fois le résultat extrapolé, et 7 % de plus des signes « prononcés ». [1]
L’écart le plus net sépare les régions linguistiques. Sans réseau mobile ni connexion internet, 40 % des Romands s’inquiètent, contre 20 % des Suisses alémaniques. L’idée de passer au moins 24 heures sans smartphone inquiète 42 % des Romands et 29 % des Alémaniques, et les signes évidents de nomophobie concernent 37 % des premiers contre 28 % des seconds. [1] Pour expliquer cette « barrière de rösti », Jean-Claude Frick, expert numérique de Comparis, rappelle que d’autres enquêtes suisses montrent un usage plus intensif des réseaux sociaux et des offres numériques en Suisse romande, pour s’informer comme pour se divertir. [1]
L’âge pèse davantage encore. Chez les 16-35 ans, près de la moitié présentent au moins des signes évidents, contre moins d’un tiers chez les 36-55 ans et 19 % au-delà de 56 ans. « Pour beaucoup, le smartphone est devenu le cordon ombilical numérique avec le monde extérieur », résume Jean-Claude Frick. [1] Les symptômes les plus fréquents sont très concrets :
- consulter sans cesse son téléphone pour ne manquer aucun message ni appel, pour 50 % des personnes interrogées ;
- être stressé quand on est sorti sans lui, pour 35 % ;
- devenir nerveux quand la batterie faiblit, pour 34 %. [1]
En France, le manque arrive avant la fin de la journée pour deux détenteurs sur trois
En France, la mesure de référence n’utilise pas la même grille. Le Baromètre du numérique, réalisé chaque année par le Crédoc pour l’Arcep, l’Arcom, le Conseil général de l’économie et l’Agence nationale de la cohésion des territoires, pose une question plus simple : « Combien de temps pouvez-vous vous passer de votre smartphone sans que ça vous manque ? » Lors de l’enquête de l’été 2024, la dernière à l’avoir posée, 65 % des détenteurs de smartphone ont répondu quelques heures ou une journée au plus, dont 37 % quelques heures seulement. [2] Avec 91 % des 12 ans et plus équipés, cela représente, selon nos calculs, près de six Français de 12 ans et plus sur dix. [2]

Le téléphone manque plus vite qu’internet lui-même : pour la même question posée sur la connexion, la proportion tombe à 55 %. [2] Et, comme en Suisse, l’âge creuse l’écart. D’après les graphiques du Crédoc, 71 % des 12-17 ans ressentent ce manque en moins d’une journée, contre 59 % des 18-24 ans, 54 % des 40-59 ans et 44 % des 70 ans et plus. À l’autre bout, moins d’un détenteur sur dix, 9 % selon nos calculs, dit pouvoir tenir trois semaines ou plus sans que son téléphone lui manque. [2]
Ces chiffres ne permettent pas de dire si les Français sont plus ou moins « nomophobes » que les Romands. La question française porte sur un manque ressenti, pas sur l’inquiétude ou l’angoisse, elle date de 2024 et inclut les adolescents dès 12 ans. Mais elle éclaire le débat autrement : si deux détenteurs sur trois reconnaissent ce manque, il ne peut pas suffire à faire une maladie. C’est précisément le point sur lequel insistent les autorités sanitaires.
Un vrai trouble ? Ce que disent l’OMS et les autorités sanitaires
La nomophobie ne figure ni dans la Classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la santé (CIM-11), ni dans le manuel américain des troubles mentaux, le DSM-5 : l’addiction aux écrans n’est pas reconnue dans les classifications cliniques. [3] Pour les écrans, seul le trouble du jeu vidéo est reconnu dans la CIM-11, rappelle la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca), même si l’existence d’usages problématiques des écrans fait désormais consensus. [4]
La définition de ce trouble donne une grille utile pour le smartphone. L’OMS y décrit une perte de contrôle, une priorité croissante donnée au jeu au point qu’il prenne le pas sur les autres activités, et la poursuite du comportement malgré ses conséquences néfastes. Le tout doit être assez sévère pour altérer nettement la vie personnelle, familiale, scolaire ou professionnelle, et se manifester en principe sur au moins douze mois. [5] Rien, dans cette définition, ne repose sur le temps passé ou sur la gêne ressentie quand l’appareil manque.
Les professionnels de prévention vont dans le même sens. Une fiche de l’agence régionale de santé de Normandie souligne que la pratique intensive n’est pas forcément associée à un trouble, et que l’usage problématique est souvent « un révélateur d’un état sous-jacent : l’écran devient la réponse à une difficulté ». Elle cite comme facteurs de risque l’adolescence, la solitude, la faible estime de soi, la timidité et les troubles psychiatriques associés. [3] La nervosité quand la batterie faiblit mérite donc moins d’attention que ce qu’elle peut cacher : de l’isolement, une anxiété plus large, un mal-être que le téléphone sert à apaiser.
Nomophobie ou usage problématique : les signes qui doivent faire consulter
La même fiche recommande de se tourner vers une consultation spécialisée quand apparaissent ces signes : [3]
- un comportement exclusif, le téléphone prenant la place des autres activités ;
- une perte de contrôle, quand on n’arrive plus à limiter son usage malgré ses efforts ;
- un sentiment de manque ou un malaise à la déconnexion ;
- des conséquences négatives sur le sommeil, les études, le travail ou les relations ;
- un comportement qui génère de la souffrance, pour la personne ou son entourage.
Le manque déclaré par 65 % des Français n’est donc qu’un signe sur cinq. C’est son association avec la perte de contrôle, les conséquences et la souffrance qui doit alerter. Chez les plus jeunes, la Mildeca invite aussi à repérer la somnolence, l’isolement, la baisse des résultats scolaires, les repas pris seul, les troubles anxieux, la violence ou l’agressivité. [4]

Pour un adulte, le médecin traitant reste la première porte d’entrée. Pour un enfant ou un adolescent, la fiche de l’ARS oriente vers les centres médico-psychologiques (CMP), les centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP), les maisons des adolescents et certains services d’addictologie, où il peut s’agir d’une seule consultation pour rétablir le dialogue dans la famille, ou d’un suivi plus long selon la sévérité. [3] Les consultations jeunes consommateurs (CJC), présentes dans presque tous les départements, traitent aussi l’usage des écrans : elles sont gratuites et confidentielles, et les parents peuvent y être reçus avec ou sans leur enfant. Leurs adresses figurent sur le site Drogues Info Service. [6]
Pour ceux qui veulent seulement desserrer l’emprise, Comparis conseille de poser le téléphone hors de portée ou écran vers le bas, de couper les sons de notification quand il faut se concentrer, d’activer le mode Concentration et de fixer des limites de temps par application. [1]
Sources et références
[1] Comparis — Communiqué de presse : La dépendance aux smartphones et la barrière de rösti : les Romands sont deux fois plus souvent anxieux que les Suisses alémaniques, troisième enquête représentative Comparis (Innofact, septembre 2026, 1 027 personnes de 16 à 74 ans), 3 novembre 2026
https://www.presseportal.ch/fr/pm/100003671/100943352
[2] Crédoc pour l’Arcep, l’Arcom, le CGE et l’ANCT — Baromètre du numérique, édition 2025, rapport, mars 2025 (enquête du 5 juillet au 6 août 2024), graphiques 97 et 98, calculs Medilax
https://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/barometre-du-numerique_edition_2025_RAPPORT_mars2025.pdf
[3] ARS Normandie — Écrans, jeux vidéo et addictions, que dit-on ?, fiche mise à jour en mai 2021
https://www.normandie.ars.sante.fr/media/77329/download
[4] Mildeca — L’Essentiel sur… les usages problématiques d’écrans, mis à jour le 4 novembre 2024
https://www.drogues.gouv.fr/lessentiel-sur-les-usages-problematiques-decrans
[5] Organisation mondiale de la santé — Trouble du jeu vidéo, questions-réponses, 22 octobre 2020
https://www.who.int/fr/news-room/questions-and-answers/item/gaming-disorder
[6] Drogues Info Service — Les Consultations jeunes consommateurs (CJC), une aide aux jeunes et à leur entourage
https://www.drogues-info-service.fr/Tout-savoir-sur-les-drogues/Se-faire-aider/Les-Consultations-jeunes-consommateurs-CJC-une-aide-aux-jeunes-et-a-leur-entourage
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