Sommaire
Tout le monde savait que quelque chose n’allait pas. Depuis 2017, les voisins se plaignaient d’odeurs « fortes et dérangeantes », de rats et de souris, et la mairie de Calais suivait le dossier. [1, 2] « Ça fait plus d’un an qu’on essaie, avec les outils juridiques dont on dispose, de demander l’autorisation d’entrer », a expliqué la maire, Natacha Bouchart, à Radio 6 : ses demandes n’avaient pas abouti. [2] C’est finalement une suspicion de maltraitance animale qui a conduit la Ligue protectrice des animaux et la police à pénétrer dans la maison, le mercredi 4 novembre. [1, 2]
À l’intérieur, des déchets encombraient les pièces, et des chats, des perruches et des rongeurs vivaient au milieu d’une trentaine à une quarantaine d’animaux morts, conservés dans des congélateurs. [1] Le corps de la mère de l’occupante a été retrouvé dans un sac plastique sur un toit-terrasse. Les voisins ne l’avaient plus vue depuis plus de deux ans, et sa fille leur assurait qu’elle séjournait chez une parente à Arras. [1, 2] Cette femme de 55 ans a été hospitalisée sous contrainte. Une autopsie doit préciser l’identité de la défunte et la date de sa mort, les enquêteurs ne privilégient aucune hypothèse, et la maison, placée sous scellés, ne peut pas encore être vidée. [2, 3] Le syndrome de Diogène est évoqué, sans qu’aucun diagnostic ait été rendu public.
Syndrome de Diogène : une personne qui a besoin de tout et ne demande rien
Le nom vient de trois gériatres britanniques qui ont décrit en 1975, dans The Lancet, 30 patients âgés hospitalisés pour une maladie aiguë et une négligence extrême d’eux-mêmes : logement sale et encombré, apparence négligée sans honte apparente, parfois des détritus amassés. [4] Tous sauf deux vivaient seuls, un tiers avait refusé à plusieurs reprises l’aide proposée, et la situation se révélait souvent par une chute ou un malaise. [4] Près de la moitié de ces patients sont morts (46 %), alors que la moitié ne présentait aucun trouble psychiatrique. [4]
Le guide consacré à l’incurie dans le logement par la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal) propose trois repères : le rapport au corps, très propre ou très sale ; au logement, vide ou entassé ; aux autres, beaucoup de relations ou aucune. [7] Les situations qui inquiètent sont celles où les trois basculent du côté de l’abandon. Selon le psychiatre Jean-Claude Monfort, cité par ce guide, le signe le plus évident est que ces personnes « ne demandent rien alors qu’elles auraient besoin de tout ». [7] L’incurie, ce désinvestissement de soi et de son logement, reste un symptôme : on la retrouve aussi dans une dépression, une démence ou un alcoolisme, et toutes les personnes en incurie n’ont pas un syndrome de Diogène. [7]
En France, une seule enquête a cherché à compter ces situations. Menée par l’équipe de Jean-Claude Monfort dans un quartier de Paris auprès de 53 professionnels du soin et du social, elle a recensé 121 personnes, soit 1,6 cas pour 10 000 habitants. [5] Leur âge moyen était de 78 ans et 71 % étaient des femmes. La moitié avait un trouble psychiatrique et 26 % une démence, mais pour un quart d’entre elles, aucune maladie mentale associée n’a été trouvée. [5]
Nos calculs : près de 10 000 nouvelles situations chaque année en France
Aucun organisme ne publie de chiffre national. Les études anglo-saxonnes citées par le guide de Lens-Hénin retiennent un taux de 0,5 nouveau cas par an pour 1 000 personnes de plus de 60 ans. [8] Appliqué aux 19,7 millions de personnes de 60 ans ou plus recensées par l’Insee au 1er janvier 2026, il donne près de 10 000 nouvelles situations chaque année. [6, 8] Le taux de l’enquête parisienne, rapporté aux 69,1 millions d’habitants, aboutit à un ordre de grandeur voisin : environ 11 000 personnes concernées à un moment donné, soit 8 dans une ville de 50 000 habitants. [5, 6]
Ces estimations restent basses par construction. Elles reposent sur des taux anciens et sur les seules personnes déjà connues des soignants ou des travailleurs sociaux, alors que beaucoup ne le sont jamais. Les signalements augmentent là où l’on forme les intervenants : dans les Ardennes, l’agence régionale de santé (ARS) Grand Est a compté 21 situations d’incurie ou de syndrome de Diogène signalées en 2024, contre 11 en 2023, et y voit d’abord le signe d’un meilleur repérage. [9]

Les signes à repérer chez un proche âgé, bien avant l’incurie
Le syndrome s’installe progressivement, et un événement déclenchant se retrouve presque toujours à son origine. [7] Le guide du conseil local de santé mentale de Lens-Hénin, dans le Pas-de-Calais, en cite trois : un deuil, le plus souvent celui du conjoint, ou le départ à la retraite ; des troubles de la vue, de l’audition ou de la mobilité qui isolent ; l’alcool, qui aggrave le processus. [8] Environ trois personnes concernées sur quatre vivent seules, et la proportion de veuves est importante. [8] Les signes se lisent ensuite sur plusieurs plans.
- Le repli : rupture avec la famille et les proches, visites écartées, une porte qui ne s’entrouvre plus que de quelques centimètres. [8]
- Le corps délaissé : une hygiène qui se dégrade sans honte apparente, puis des carences alimentaires et des traitements abandonnés. [4, 7]
- Le logement qui se remplit : journaux, sacs, objets ou déchets entassés, parfois des animaux en très grand nombre, avec à la clé des odeurs, des nuisibles, un risque infectieux et un risque d’incendie. [7]
- L’absence de demande : tout va bien, assure la personne, qui refuse l’aide proposée. D’après les travaux de Jean-Claude Monfort, seules 20 % des personnes concernées acceptent les aides. [8]
- La chute ou le malaise, par lesquels la situation se révèle souvent à l’hôpital. [4]
L’affaire de Calais ajoute un signal que l’entourage peut remarquer sans franchir le seuil : quelqu’un qui partageait le logement et que plus personne ne croise. Les voisins demandaient des nouvelles de la mère depuis plus de deux ans. [2]

Qui alerter, et dans quel ordre, sans forcer la porte
Forcer l’entrée ou vider la maison d’un coup ne règle rien. Le guide de la Dihal rappelle que l’incurie ne relève pas, médicalement, de l’urgence psychiatrique : le danger porte d’abord sur la santé du corps, et priver brutalement ces personnes de leur environnement peut provoquer un stress majeur, et dans les cas extrêmes un suicide. [7] Le refus d’aide n’a pas de cadre légal : chacun reste libre de ses choix, et la non-assistance à personne en danger ne s’applique que si le péril est imminent. [8] Le silence de la personne n’oblige pas pour autant à renoncer. Pour le psychiatre Jean Furtos, cité par la Dihal, c’est « une faute technique de ne se sentir mobilisé qu’avec une demande directe correctement formulée, sans considérer la demande portée par un tiers ». [7] La réponse se gradue alors selon le danger.
- Le médecin traitant, s’il en reste un : il peut se déplacer à domicile et solliciter le centre médico-psychologique (CMP) du secteur ou une équipe de gérontopsychiatrie, qui intervient auprès des personnes âgées chez elles. [7, 8]
- Le centre communal d’action sociale (CCAS) ou les services sociaux du département, pour une aide-ménagère, le portage de repas ou une visite. L’aide-ménagère est souvent la clé d’entrée, alors que l’aide à la toilette est d’abord refusée ; un service concret, comme faire réparer la télévision, installe parfois la confiance. [7, 8]
- La mairie, son service d’hygiène quand il existe, ou la plateforme publique Signal Logement, ouverte aux proches, quand le logement menace la santé de l’occupant ou des voisins. L’ARS ou le service d’hygiène constate la situation, puis le préfet peut ordonner des mesures. [10, 13]
- Le juge des tutelles, quand la personne ne gère plus ses papiers ni son argent. Un conjoint, un parent ou un proche aux liens étroits et stables peut demander une curatelle, avec un certificat d’un médecin agréé par le procureur, qui coûte 192 €. [11]
- Le 3133, numéro national gratuit qui a remplacé le 3977 le 1er mars 2026, ouvert de 9 h à 20 h, 7 jours sur 7, quand une personne âgée subit une maltraitance ou une négligence de la part d’un tiers, même en cas de doute. [12]
- Le 15, le 18 ou le 112 si la porte reste close et qu’un danger vital est possible : le guide de Lens-Hénin recommande alors de faire intervenir les pompiers et de prévenir le médecin traitant. [8]
Un signalement n’ouvre pas la porte pour autant. Les agents chargés d’évaluer l’insalubrité visitent entre 6 heures et 21 heures, et si l’occupant s’oppose à leur venue, il leur faut l’autorisation du juge des libertés et de la détention. [10] C’est cette autorisation qui avait manqué à la mairie de Calais. [2] Les mesures de protection butent sur le même obstacle : dans les Ardennes, l’ARS relève que le constat médical nécessaire est souvent refusé par la personne, et que les délais juridiques dépassent parfois un an. [9]
L’hospitalisation sans consentement, comme celle de l’habitante de Calais, reste une procédure d’exception. À la demande d’un proche ou en cas de péril imminent, elle suppose des troubles mentaux qui rendent le consentement impossible et un besoin de soins immédiats ; sur décision du préfet, des troubles qui compromettent la sûreté des personnes. Un ou deux certificats médicaux sont exigés selon la procédure. [7]
Le travail se mesure ensuite dans la durée. Le guide de la Dihal fixe aux intervenants un premier objectif, recréer du lien, dont il fait l’indicateur de réussite de leur action. [7] Celui de Lens-Hénin conseille de repérer le « porteur de panier », ce voisin ou ce proche qui fait encore le va-et-vient entre le dehors et le dedans, et qui reste souvent le seul à pouvoir frapper à la porte. [8]
Sources et références
[1] France 3 Hauts-de-France — Elle vivait avec le cadavre de sa mère depuis plusieurs mois, des dizaines d’animaux morts découverts dans sa maison, 4 novembre 2026
https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/pas-calais/calais/elle-vivait-avec-le-cadavre-de-sa-mere-depuis-plusieurs-mois-des-dizaines-d-animaux-morts-decouverts-dans-sa-maison-3444384.html
[2] Radio 6 — Calais : le corps d’une femme retrouvé dans un sac plastique, sa fille vivait dans une maison remplie de déchets et d’animaux morts, 4 novembre 2026
https://www.radio6.fr/article-79424-calais-le-corps-d-une-femme-retrouve-dans-un-sac-plastique-sa-fille-vivait-dans-une-maison-remplie-de-dechets-et-d-animaux-morts.html
[3] Radio 6 — Calais : la maison sous scellés, impossible pour l’instant de la vider après la découverte du squelette, 5 novembre 2026
https://www.radio6.fr/article-79440-calais-la-maison-sous-scelles-impossible-pour-l-instant-de-la-vider-apres-la-decouverte-du-squelette.html
[4] Clark A. N. G., Mankikar G. D., Gray I. — Diogenes syndrome. A clinical study of gross neglect in old age, The Lancet, 1975
https://doi.org/10.1016/s0140-6736(75)91280-5
[5] Monfort J.-C., Hugonot-Diener L., Devouche E., Wong C., Péan I. — Le syndrome de Diogène et les situations apparentées d’auto-exclusion sociale : enquête descriptive, Psychologie & NeuroPsychiatrie du vieillissement, 2010, vol. 8, n° 2, p. 141-153
https://doi.org/10.1684/pnv.2010.0215
[6] Insee — Population au 1er janvier, 60 ans et plus, France (série 001686817), 13 janvier 2026, et Bilan démographique 2025, Insee Première n° 2087, janvier 2026, calculs Medilax
https://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/001686817
[7] Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (Dihal) — Lutter contre l’habitat indigne : agir face aux situations d’incurie dans le logement, octobre 2013
https://www.info.gouv.fr/upload/media/organization/0001/01/sites_default_files_contenu_piece-jointe_2014_09_dihal_pnlhi_-_guide_incurie_dans_le_logement.pdf
[8] Conseil local de santé mentale Lens-Hénin et Centre de ressources sur le handicap psychique Hauts-de-France (Crehpsy) — Guide d’accompagnement des personnes présentant un syndrome de Diogène
https://www.crehpsy-hdf.fr/fichs/19360.pdf
[9] ARS Grand Est — Habitat indigne dans les Ardennes : l’ARS renforce sa mobilisation face au syndrome de Diogène, 25 août 2025
https://www.grand-est.ars.sante.fr/habitat-indigne-dans-les-ardennes-lars-renforce-sa-mobilisation-face-au-syndrome-de-diogene
[10] Service-public.fr — Habitat insalubre (ou habitat indigne), vérifié le 12 juillet 2024
https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F16158
[11] Service-public.fr — Curatelle d’une personne majeure, vérifié le 29 juillet 2026
https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F2094
[12] Ministère du Travail et des Solidarités — Victime ou témoin de maltraitances envers un adulte vulnérable, je signale en appelant le 3133 ou en complétant le formulaire en ligne, juin 2026
https://solidarites.gouv.fr/sites/solidarite/files/2026-06/EDL-pour-article-3133.pdf
[13] Signal Logement — Service public de signalement d’un logement insalubre ou indécent
https://signal-logement.beta.gouv.fr/
LA SANTÉ À VOTRE PORTÉE






