Ce mercredi 28 octobre, le média Vert a publié une carte de France des pesticides dans l’eau du robinet, établie à partir des données du contrôle sanitaire mises en ligne le 5 octobre. Selon ses calculs, 36 millions de personnes boivent une eau contenant au moins un pesticide, le plus souvent sous les limites de qualité, et 1 305 dépassements de ces limites ont été relevés en douze mois [1]. Les cartes associatives se multiplient, mais la source officielle reste la même : les analyses réalisées par les agences régionales de santé (ARS) pour le ministère de la Santé, consultables commune par commune [2][3].
Nous avons repris ces données officielles sur la même période, du 1er septembre 2025 au 31 août 2026. Sur 23 821 analyses du total des pesticides dans l’eau distribuée, 52,3 % ont quantifié au moins un pesticide ou un métabolite (une molécule issue de sa dégradation) et 11,4 % dépassaient la limite de qualité. Dans 86,7 % de ces dépassements, la conclusion de l’ARS précise que l’eau reste consommable [5]. Ce décalage entre « non conforme » et « dangereux » est le point à comprendre avant de lire le résultat de sa commune.
Pesticides dans l’eau du robinet : comment vérifier les résultats de sa commune
Trois sources officielles donnent accès aux analyses, de la plus détaillée à la plus simple [2][3] :
- Le site du ministère de la Santé (orobnat.sante.gouv.fr, accessible depuis la page « Qualité de l’eau potable » de sante.gouv.fr) : on choisit sa région, son département, sa commune puis son réseau de distribution. Chaque bulletin d’analyse liste les paramètres mesurés et se termine par la conclusion sanitaire de l’ARS, qui dit si l’eau est conforme et, sinon, si elle peut être bue.
- La synthèse annuelle (« infofacture ») : rédigée par l’ARS sur l’année précédente, elle est jointe à la facture d’eau et consultable en ligne sur une carte de l’atlas santé des ARS.
- L’affichage en mairie : les collectivités doivent afficher les résultats des derniers contrôles, ce qui permet de vérifier sans Internet.
Un détail compte : l’eau d’une commune vient d’un ou plusieurs réseaux, appelés unités de distribution, et le prélèvement peut avoir été fait dans une commune voisine desservie par le même réseau. Pour aller plus vite, l’outil ci-dessous interroge directement ces résultats officiels pour le réseau qui dessert votre commune.
Dépassement de la limite de qualité : ce que la norme mesure vraiment
La réglementation fixe deux limites : 0,1 µg/L par pesticide ou métabolite « pertinent », et 0,5 µg/L pour le total des pesticides mesurés (un microgramme par litre, c’est un millionième de gramme dans un litre d’eau) [4]. Ces valeurs sont très basses à dessein. L’Anses, l’agence nationale de sécurité sanitaire, le dit sans détour : cette limite « ne constitue en aucun cas un seuil de risque pour la santé des consommateurs », car elle n’est pas calculée à partir de la toxicité des substances. C’est un indicateur de qualité : quand elle est dépassée, la ressource en eau se dégrade et il faut agir [4].
Le repère sanitaire est ailleurs. Pour chaque molécule, l’Anses calcule une valeur sanitaire maximale (Vmax), construite pour protéger les plus forts buveurs d’eau du robinet sur toute leur vie, en limitant l’apport de l’eau à 10 % de la dose jugée sans risque [4]. Un peu moins de 200 molécules en ont une, et toutes sont supérieures à 0,1 µg/L. Tant que la concentration reste sous la Vmax, l’eau peut continuer d’être distribuée, avec des mesures pour revenir à la conformité ; au-delà, des restrictions d’usage peuvent être décidées [4][6].
C’est ce que traduisent les conclusions des ARS. Une formule revient souvent dans les bulletins : l’eau est « non conforme aux limites de qualité », « toutefois, cette eau est propre à la consommation humaine car la concentration des pesticides concernés reste inférieure aux valeurs sanitaires. Un contrôle renforcé est mis en place » [5]. Sur les 2 727 analyses non conformes pour les pesticides de l’année écoulée, 2 363 portent une mention de ce type ; les autres demandent des mesures correctives sans préciser ce point [5].

Métabolites pertinents ou non : pourquoi ils font basculer tant de communes
La plupart des dépassements actuels ne viennent pas des produits épandus aujourd’hui, mais de leurs métabolites, ces molécules formées quand un pesticide se dégrade dans le sol, sous l’effet de la lumière, de l’eau ou des bactéries [1]. Deux produits interdits en 2020 dominent : le chloridazone, un herbicide de la betterave, et le chlorothalonil, un fongicide utilisé notamment sur les céréales. Leurs métabolites restent présents dans les nappes plusieurs années après l’arrêt des traitements [1][6].
Depuis 2019, l’Anses classe chaque métabolite. Il est jugé « pertinent » s’il garde une activité pesticide, s’il présente un potentiel génotoxique ou un effet sur la reproduction ou le cancer, ou si les données manquent pour l’exclure : il suit alors la limite de 0,1 µg/L. Un métabolite « non pertinent » relève d’une valeur indicative de 0,9 µg/L, fixée pour qu’une exposition toute la vie ne présente pas de risque [4]. Cette précaution explique une partie de la hausse des non-conformités : les laboratoires recherchent davantage de molécules, avec des méthodes plus sensibles, et des métabolites jusque-là non recherchés entrent au contrôle sanitaire, comme en Île-de-France au 1er janvier 2025 [4][6].
PFAS dans l’eau du robinet : 20 « polluants éternels » recherchés depuis janvier 2026
Depuis le 1er janvier 2026, le contrôle sanitaire recherche aussi systématiquement 20 PFAS, ces substances chimiques très persistantes, avec une limite de qualité de 0,1 µg/L pour leur somme [2][7]. L’outil ci-dessus affiche cette somme quand elle a été mesurée sur votre réseau. Lors de la vaste campagne menée par l’Anses entre 2023 et 2025 sur 627 eaux du robinet, cette limite n’a été dépassée que dans 9 échantillons [7].
Le cas à part est le TFA (acide trifluoroacétique), qui n’entre pas dans ces 20 PFAS. Il est issu en partie de la dégradation de certains pesticides, mais aussi de gaz réfrigérants et de rejets industriels. L’Anses l’a quantifié dans 92 % des échantillons d’eau du robinet, à 1,15 µg/L en moyenne et jusqu’à 25 µg/L [7]. Aucun ne dépassait la valeur sanitaire indicative provisoire de 60 µg/L retenue par la Direction générale de la santé, alignée sur l’Allemagne ; les Pays-Bas ont choisi un repère bien plus bas, 2,2 µg/L, et l’Autorité européenne de sécurité des aliments devait ensuite fixer une valeur de référence [7].
Hauts-de-France, Aube, Normandie : où les dépassements se concentrent
Les non-conformités suivent les grandes cultures. Sur l’année écoulée, le Pas-de-Calais (449 analyses non conformes pour les pesticides), l’Oise (414), l’Aube (390), la Somme (345), l’Aisne (213) et le Nord (203) arrivent en tête [5]. Ces chiffres comptent des analyses, pas des habitants : une eau non conforme est contrôlée plus souvent. Vert estime que 56 % des réseaux des Hauts-de-France ont dépassé les limites, pour environ 2,7 millions d’habitants, et près de 700 000 en Normandie, souvent à cause des métabolites du chloridazone, là où l’on cultive la betterave [1].
À l’inverse, la Nouvelle-Aquitaine reste largement épargnée malgré ses vignes, parce que ses nappes sont très profondes. Et environ 4 millions de personnes vivent dans des zones où aucun pesticide n’a été recherché pendant ces douze mois, surtout en montagne [1].
Eau non conforme dans votre commune : ce que doit faire le responsable de l’eau
Un dépassement ne laisse pas la situation en l’état. La mairie, le syndicat ou l’exploitant qui distribue l’eau doit engager des actions correctives : protéger le captage, mélanger avec une autre ressource, ou traiter l’eau, par exemple au charbon actif ou par filtration sur membrane [4][6]. Pour continuer à distribuer une eau non conforme, il doit demander une dérogation au préfet, accordée pour trois ans et renouvelable une fois, et informer la population [1][6].

Dans les faits, la procédure est loin d’être systématique. Selon un rapport de l’Inspection générale des finances cité par Vert, les pesticides et leurs métabolites expliquent 90 % des non-conformités de l’eau potable, et dans 73 % des cas aucune dérogation n’a été demandée [1]. En juin, la cour administrative d’appel de Douai a ainsi jugé fautive la commune d’Oursel-Maison, dans l’Oise, pour ne pas avoir sollicité de dérogation ni engagé d’actions suffisantes [1]. Pour un habitant, la conclusion sanitaire du dernier bulletin reste la première chose à lire, et la mairie ou le syndicat des eaux l’interlocuteur à qui demander le plan d’action prévu.
Sources et références
[1] Vert — L’eau de votre robinet est-elle contaminée par des pesticides ? Vérifiez avec notre carte de France interactive, 28 octobre 2026
https://vert.eco/sante-environnement/leau-de-votre-robinet-est-elle-contaminee-par-des-pesticides-verifiez-avec-notre-carte-de-france-interactive/
[2] La République des Pyrénées, Maxime Lacaze — Comment savoir si l’eau du robinet de sa commune est contaminée par les pesticides ?, 26 octobre 2026
https://www.larepubliquedespyrenees.fr/societe/vie-quotidienne/comment-savoir-si-l-eau-du-robinet-de-sa-commune-est-contaminee-par-les-pesticides-30635598.php
[3] Ministère de la Santé — Qualité de l’eau potable : résultats du contrôle sanitaire de la qualité de l’eau potable en ligne, commune par commune
https://sante.gouv.fr/sante-et-environnement/eaux/eau
[4] Anses — Détecter et surveiller les pesticides dans l’eau du robinet (limites de qualité, valeurs sanitaires maximales, métabolites pertinents et non pertinents)
https://www.anses.fr/fr/content/pesticides-dans-eau-du-robinet
[5] Ministère de la Santé, ARS — Résultats du contrôle sanitaire de l’eau distribuée commune par commune, via l’API Hub’Eau « Qualité de l’eau potable » (paramètre « total des pesticides analysés », prélèvements du 1er septembre 2025 au 31 août 2026), extraction du 28 octobre 2026 ; calculs de la rédaction
https://hubeau.eaufrance.fr/page/api-qualite-eau-potable
[6] Département de Seine-et-Marne — Qualité de l’eau potable : focus sur les métabolites de pesticides
https://eau.seine-et-marne.fr/fr/actualites/qualite-de-leau-potable-focus-sur-les-metabolites-de-pesticides
[7] Que Choisir — PFAS dans l’eau potable : une vaste étude de l’Anses confirme une pollution généralisée au TFA
https://www.quechoisir.org/actualite-pfas-dans-l-eau-potable-une-vaste-etude-de-l-anses-confirme-une-pollution-generalisee-au-tfa-n173014/
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