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Est-ce le chômage qui abîme la santé, ou une santé fragile qui fait perdre son emploi ? La question a longtemps divisé les chercheurs, et elle revient chaque fois qu’on montre que les personnes sans travail vont plus mal. Dans l’éditorial du numéro que le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de Santé publique France consacre au sujet, Dominique Lhuilier, chercheuse au Centre de recherche sur le travail et le développement du Cnam, tranche : « c’est bien plus le chômage qui affecte fortement la santé que l’inverse », surtout quand il dure. [1] Les cinq articles du numéro donnent les chiffres qui vont avec, pour une situation qui concerne environ 2,6 millions de personnes selon l’Insee. [2]
Chômage et dépression : un écart à tous les âges, plus net chez les femmes
Les données viennent du Baromètre de Santé publique France 2021, une enquête téléphonique menée auprès de 14 471 actifs de 18 à 64 ans en France hexagonale. Les enquêteurs y repèrent l’épisode dépressif caractérisé, c’est-à-dire au moins quinze jours de tristesse ou de perte d’intérêt presque permanentes, accompagnés d’autres symptômes et d’un retentissement sur la vie quotidienne. 27,2 % des femmes sans emploi en avaient traversé un dans l’année, contre 15,5 % de celles qui travaillaient. Chez les hommes, la proportion passe de 9,9 % à 16,7 %. [3]
Selon nos calculs, l’épisode dépressif est 1,75 fois plus fréquent chez les femmes sans emploi que chez celles en emploi, et la figure publiée montre cet écart dans chaque tranche d’âge. Le plus fort, en proportion, apparaît chez les hommes de 25 à 44 ans : 18,2 % sans emploi, contre 9,5 % en emploi, presque deux fois plus. Les jeunes femmes de 18 à 24 ans sans emploi restent les plus touchées, avec 34,5 %, soit plus d’une sur trois. [3]

Les auteurs ont ensuite tenu compte de l’âge, du diplôme, du type de ménage, des difficultés financières, du tabac, de l’alcool, du cannabis et du moral pendant le Covid. Ils l’expriment en « cote », une mesure statistique où 1 signifie aucune différence avec le groupe de comparaison, ici les actifs en emploi. Chez les hommes, le lien disparaît une fois ces facteurs pris en compte : sa cote tombe à 1,1, sans signification statistique. Chez les femmes, il demeure, avec une cote de 1,6 pour celles qui sont sans emploi, et de 2,0 pour celles qui élèvent seules leurs enfants. [3] Ils en tirent une cible de prévention précise : les jeunes femmes et les mères seules sans emploi. Comme il s’agit d’une photographie à un moment donné, l’enquête ne dit pas lequel, du chômage ou de la dépression, est arrivé en premier. [3]
Infarctus, alcool : ce que la cohorte Constances relie au chômage prolongé
Pour suivre les effets dans le temps, l’Inserm s’appuie sur la cohorte Constances, plus de 200 000 adultes recrutés entre 2012 et 2021 et examinés régulièrement dans les centres d’examens de santé de la Sécurité sociale. Leur exposition au chômage est reconstituée à partir de leurs relevés de carrière à l’Assurance retraite, en trimestres indemnisés. [4] Chez 130 197 participants, un chômage de longue durée, au moins 20 trimestres sur la vie professionnelle, soit cinq ans cumulés, va de pair avec une cote de 1,64 pour l’infarctus du myocarde, de 1,46 pour l’angine de poitrine et de 1,70 pour l’artériopathie des jambes. Il n’est en revanche pas associé à l’accident vasculaire cérébral (AVC), lié de son côté à un environnement de travail défavorable. [4]
La durée fait toute la différence. Un chômage très bref, d’un à trois trimestres, s’accompagne même d’un peu moins de maladies cardiovasculaires que l’absence totale de chômage, sans doute parce qu’il permet à certains de quitter un poste aux conditions de travail usantes. Seules les expositions longues ou répétées pèsent. [4] Et leurs traces durent : chez 29 281 retraités, le chômage long reste associé à davantage de maladies cardiovasculaires, avec une cote de 1,71, des décennies après les périodes sans emploi. [4]
Le tabac, l’alcool, la sédentarité ou les symptômes dépressifs, plus fréquents chez les chômeurs, n’expliquent pourtant qu’une petite part de ce lien : environ 20 % pour les maladies cardiovasculaires et 18 % pour la mortalité, le tabac venant en tête. [4] Pour les auteurs, le reste pourrait passer par le stress chronique, qu’ils mesurent par la « charge allostatique », un indice qui combine tension artérielle, fréquence cardiaque, tour de taille, cholestérol, glycémie, triglycérides et globules blancs, et qui augmente avec le chômage répété. [4] Côté comportements, la consommation d’alcool à risque grimpe avec la durée sans emploi, et elle reste élevée chez ceux qui ont retrouvé un poste. [4]
Les 14 000 décès par an : une estimation déjà ancienne, et le poids du regard des autres
Le chiffre le plus repris, 14 000 décès imputés chaque année au chômage, n’est pas un nouveau résultat de ce numéro. L’article de Charly Marie, chercheur au laboratoire Licaé de l’université Paris Nanterre, le cite en l’attribuant à une publication de chercheurs de l’Inserm parue en 2017 dans la Revue de l’Ires. [2] C’est un ordre de grandeur, utile pour mesurer l’enjeu, pas un décompte de certificats de décès.
Son article s’intéresse surtout à un mécanisme moins visible : la stigmatisation. Dans une enquête auprès de 2 098 personnes inscrites en catégorie A à France Travail, c’est-à-dire sans aucune activité le mois précédent : [2]
- une personne sur deux dit avoir vécu une situation de stigmatisation depuis qu’elle est sans emploi ;
- 56 % déclarent avoir été discriminées pour accéder à un logement, à des soins ou à un emploi ;
- 49 % pensent être jugées en tant que chômeuses ou chômeurs, et 15 % se sentent coupables de l’être ;
- 29 % évitent les situations où elles pourraient être jugées, et 14 % évitent carrément les gens.
Ce retrait a une conséquence directe sur la santé, selon l’auteur : en cachant sa situation, on s’isole et on renonce plus souvent à ses droits et aux soutiens possibles. [2] Le même article rappelle qu’environ une personne sur deux vivra en France une période de chômage indemnisé au cours de sa vie. [2]
Le bilan de santé gratuit, ouvert en priorité aux demandeurs d’emploi
Un dispositif existant répond en partie à ce constat : l’examen de prévention en santé de l’Assurance maladie, l’ancien « bilan de santé gratuit ». Il est ouvert à tout assuré du régime général dès 16 ans, mais les demandeurs d’emploi et leurs ayants droit figurent parmi les publics prioritaires, comme les personnes qui ne voient pas de médecin régulièrement ou passent à côté des dépistages. [5] Il est pris en charge à 100 %, sans avance de frais. [6]

L’examen dure environ deux heures et se fait à jeun, dans l’un des quelque cent centres d’examens de santé de métropole et de Guadeloupe. Il commence par un point sur les droits : complémentaire santé solidaire, déclaration d’un médecin traitant, compte ameli. Selon les réponses au questionnaire médical et les facteurs de risque, il peut comprendre une prise de sang, une analyse d’urines, un test auditif ou cardiorespiratoire, puis une consultation où un médecin examine la personne et commente les résultats. [6, 5] Ils peuvent être transmis au médecin traitant si on le souhaite. Ce sont des centres de prévention : ils ne soignent pas, mais orientent vers une prise en charge. [5]
Ce sont aussi ces centres qui examinent depuis 2012 les participants de Constances, la cohorte qui a mis en évidence l’usure du cœur et des artères chez les chômeurs de longue durée. [4] Pour y aller, il suffit de répondre à l’invitation de sa CPAM ou, sans invitation, de contacter directement le centre le plus proche, dont les coordonnées s’affichent sur ameli.fr une fois son code postal renseigné. [6]
Les épisodes dépressifs décrits par le Baromètre relèvent d’une autre porte d’entrée, le médecin traitant, et en cas d’idées suicidaires, le 3114 répond jour et nuit. Les auteurs du Baromètre demandent surtout d’alerter les professionnels qui accompagnent les chômeurs sur la fragilité des moins de 25 ans, avec des messages de prévention qui ne culpabilisent pas. [3] Une expertise collective de l’Anses sur l’ensemble des liens entre chômage et santé est attendue au printemps 2027. [4]
Sources et références
[1] Lhuilier D. — Éditorial. La santé des chômeurs, un enjeu social et de santé publique encore trop méconnu, Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 2026, n° 23-24, p. 496-498, Santé publique France, 3 novembre 2026
https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2026/23-24/2026_23-24_0.html
[2] Marie C. — Chômage, stigmatisation et santé : enjeux psychosociaux et perspectives de santé publique, Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 2026, n° 23-24, p. 499-507, Santé publique France
https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2026/23-24/2026_23-24_1.html
[3] Goulard H., Léon C., Soullier N., Mondeilh A., Boulanger G. — L’épisode dépressif caractérisé des actifs sans et en emploi et facteurs associés : résultats à partir du Baromètre de Santé publique France 2021, Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 2026, n° 23-24, p. 507-516, calculs Medilax
https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2026/23-24/2026_23-24_2.html
[4] Meneton P., Goldberg M., Zins M. — La cohorte Constances comme source de données sur les relations entre chômage et santé en France, Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 2026, n° 23-24, p. 526-532
https://beh.santepubliquefrance.fr/beh/2026/23-24/2026_23-24_4.html
[5] Service-Public.fr — Bilan de santé - Examen de prévention en santé (EPS), vérifié le 25 novembre 2025
https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F170
[6] Assurance maladie — L’examen de prévention en santé : un rendez-vous à ne pas manquer dès 16 ans, ameli.fr, 6 septembre 2024
https://www.ameli.fr/assure/sante/assurance-maladie/prevention-depistages/examen-prevention-sante
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