Sommaire
Les inhibiteurs de la pompe à protons, ou IPP, réduisent la production d’acide par l’estomac. Ce sont eux qu’on appelle couramment « protecteurs gastriques » ou « anti-acides » : oméprazole, ésoméprazole (Inexium), pantoprazole, lansoprazole, rabéprazole. Prescrits pour quelques semaines contre un reflux ou pour accompagner un anti-inflammatoire, ils restent souvent sur l’ordonnance pendant des années, renouvelés sans que personne ne se demande s’ils servent encore. La Haute Autorité de santé (HAS) estime que plus de la moitié de ces usages ne serait pas justifiée. [6]
L’alerte n’est pas neuve. En décembre 2018, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) publiait la première photographie nationale de leur usage : 15,8 millions de personnes avaient eu au moins un IPP remboursé sur prescription en 2015, près d’un quart de la population, dont la moitié commençait un traitement dans l’année. [5] Depuis, la HAS a rappelé en 2022 que ces médicaments devaient être « mieux et moins prescrits ». [6] Nous avons voulu savoir si ces rappels avaient changé quelque chose.
Anti-acides IPP : 16 millions d’utilisateurs en 2025, autant qu’en 2015
Pour le savoir, nous avons repris les données de remboursement Open Medic de l’Assurance maladie, qui couvrent tous les régimes et les médicaments délivrés en pharmacie de ville, pour la classe des IPP, année par année. [4] Le résultat est net : 15 968 140 personnes ont eu au moins une boîte d’IPP remboursée en 2025, contre 15 788 397 en 2015, selon nos calculs. Le chiffre de 2015 correspond à celui de l’ANSM, ce qui confirme que l’on compare bien la même chose. En dix ans, le nombre d’utilisateurs n’a jamais vraiment quitté les 16 millions : seule l’année 2020, celle du Covid, descend à 14,9 millions, avant un pic à 16,4 millions en 2024.
Le volume suit la même pente. L’Assurance maladie a remboursé 78,6 millions de boîtes d’IPP en 2025, 4,5 % de plus qu’en 2015. Seul le coût a fondu : le montant remboursé est passé de 485,7 à 232,7 millions d’euros, parce que le remboursement moyen d’une boîte est tombé de 6,46 € à 2,96 €. [4] L’argument financier a donc perdu du poids. L’enjeu qui reste est celui du patient, qui avale chaque jour un médicament dont il n’a peut-être plus besoin, avec le risque lié à l’accumulation des médicaments que la HAS souligne chez les personnes âgées. [6]
Ces chiffres ne comptent que les boîtes remboursées sur ordonnance. Les IPP vendus sans ordonnance en pharmacie, en petits conditionnements, n’y figurent pas, et l’usage réel est donc au moins aussi large.
À partir de 60 ans, deux boîtes d’anti-acides sur trois
Le détail par âge montre où se concentre le traitement au long cours. En 2025, les 60 ans et plus représentent 48 % des utilisateurs d’IPP, mais 67 % des boîtes remboursées. Chacun d’eux a reçu en moyenne 6,8 boîtes dans l’année, contre 3,2 chez les 20-59 ans, selon nos calculs. [4] Les plus jeunes prennent plus souvent une cure courte ; après 60 ans, la boîte revient de mois en mois.

C’est précisément chez ces patients que la HAS juge la poursuite « rarement justifiée », « notamment chez les sujets âgés polymédiqués ». [6] Et c’est ce public que l’équipe du département de médecine générale de Nantes Université et du CHU de Nantes a ciblé dans son essai : l’âge moyen des participants était de 68,6 ans. [1]
L’étude de Nantes : la brochure envoyée au patient a doublé les réductions
L’essai DeprescrIPP, publié dans JAMA Internal Medicine et présenté par le CHU de Nantes le 7 octobre, a été mené de novembre 2020 à novembre 2021 dans 683 cabinets de médecine générale de Loire-Atlantique et de Vendée. [1, 2, 3] Il visait les adultes ayant eu plus de 300 doses quotidiennes d’IPP remboursées dans l’année, soit l’équivalent d’une prise par jour pendant au moins dix mois, en excluant ceux pour qui la protection reste indiquée, comme les patients sous anti-inflammatoire avec un facteur de risque digestif. [3] Les cabinets ont été tirés au sort en trois groupes : suivi habituel, courrier au médecin seul avec un algorithme de déprescription, ou ce même courrier accompagné d’une brochure envoyée directement au patient. [1]
Sur 34 409 patients, la brochure a fait la différence. Dans ce groupe, 14,9 % des patients ont au moins divisé par deux leur consommation annuelle d’IPP, contre 7,0 % avec le suivi habituel et 7,7 % quand seul le médecin était informé. [1] Écrire au seul médecin a très peu changé les chiffres : tout indique que c’est le patient, une fois informé, qui met le sujet sur la table en consultation. La différence ajustée atteint 6,9 points, ce qui revient à environ une réduction de plus pour 15 patients informés, selon nos calculs. Nous détaillions déjà la mesure utilisée et ses limites dans notre article sur la durée des IPP dans le reflux.
L’effet reste modeste à l’échelle de chacun : même avec la brochure, 85 % des patients n’ont pas divisé leur consommation par deux. Mais la crainte principale ne s’est pas réalisée. Les scores de reflux, mesurés sur un échantillon de 10 % des patients, ne différaient pas entre les groupes un an plus tard. [1] Le Pr Jean-Pascal Fournier, coordonnateur scientifique de l’étude, y voit la preuve qu’« il n’est pas toujours nécessaire de mettre en place des protocoles complexes pour réduire les surprescriptions d’IPP ». [2]

Arrêter sans rechute : l’effet rebond qui fait croire au retour du reflux
Beaucoup de patients ont déjà essayé d’arrêter, et ont repris leur gélule au bout de quelques jours parce que les brûlures revenaient. Ce retour n’est pas forcément celui du reflux. En bloquant l’acidité, l’IPP pousse l’estomac à s’adapter, et à l’arrêt, il peut produire plus d’acide pendant un temps : c’est l’hypersécrétion acide de rebond.
Un essai danois l’a montré chez des volontaires sans aucun trouble digestif. Après huit semaines d’ésoméprazole puis un placebo, 44 % ont eu des brûlures, des remontées acides ou des douleurs d’estomac dans le mois qui a suivi l’arrêt, contre 15 % de ceux qui n’avaient reçu que le placebo. [7] Ces personnes n’avaient pas de reflux à traiter : leurs symptômes venaient de l’arrêt lui-même. L’essai s’arrêtait quatre semaines après la dernière gélule : à ce moment, 21 % des volontaires passés par l’IPP restaient gênés, contre 2 % sous placebo. [7]
C’est pour cette raison que la HAS demande au médecin d’informer le patient qu’un effet rebond est possible, mais qu’il ne justifie pas une nouvelle prescription. [6] Pour passer le cap, elle prévoit des solutions de relais quand des symptômes occasionnels persistent : un antiacide classique ou un alginate (les pansements gastriques), un antihistaminique H2, ou un IPP pris seulement à la demande, avec les mesures habituelles contre le reflux. [6] La prise à la demande a un prix : selon une synthèse Cochrane de six essais, elle laisse plus souvent des symptômes mal contrôlés qu’une prise quotidienne, mais elle fait économiser près de quatre gélules par semaine. [8]
Qui doit en parler à son médecin, et qui doit continuer
La HAS fixe un premier point de repère : une ordonnance qui contient un IPP depuis plus de quatre semaines justifie de se demander pourquoi il est encore là. [6] Le médecin vérifie alors si les symptômes de reflux sont toujours présents et retrouve la raison de départ, au besoin dans les anciens comptes rendus : endoscopie, hospitalisation pour un ulcère qui a saigné, anti-inflammatoire pris autrefois. [6] Sans complication et sans symptômes, l’arbre de décision de la HAS conduit à l’arrêt.
Certaines situations justifient au contraire un traitement prolongé, à réévaluer régulièrement :
- une œsophagite sévère, de grade C ou D, découverte à l’endoscopie ;
- un œsophage de Barrett, une transformation de la paroi de l’œsophage liée au reflux ;
- un reflux invalidant mal contrôlé par une prise intermittente ;
- un anti-inflammatoire associé à un facteur de risque : 65 ans et plus, antécédent d’ulcère, ou prise d’aspirine à faible dose, d’un autre antiagrégant, d’un anticoagulant ou d’un corticoïde. [6]
Dans ce dernier cas, la HAS rappelle que l’IPP doit être interrompu en même temps que l’anti-inflammatoire, et qu’il est inutile pour protéger l’estomac d’un patient sous antiagrégant ou anticoagulant seul, sans antécédent d’ulcère ni d’hémorragie digestive. [6] Le pharmacien a aussi son rôle : au moment de délivrer une boîte de plus, il peut repérer un traitement qui dure sans avis médical et en parler avec le prescripteur, une coordination que la HAS juge indispensable au succès de l’arrêt. [6]
Sources et références
[1] Fournier J.-P. et al. — Deprescribing Intervention and Reduction of Proton Pump Inhibitor Use in Primary Care: A Cluster Randomized Clinical Trial, JAMA Internal Medicine, 2026;186(6):668-676, publié en ligne le 13 avril 2026
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/41973459/
[2] CHU de Nantes — Médicaments contre l’acidité gastrique : les résultats d’une étude publiée par des chercheurs du CHU de Nantes et du Département de médecine générale de Nantes Université démontrent l’efficacité d’une méthode simple pour réduire les traitements, sans risque pour le patient, communiqué de presse, 7 octobre 2026
https://www.chu-nantes.fr/cp-medicaments-contre-lacidite-gastrique-les-resultats-dune-etude-publiee-par-des-chercheurs-du-chu-de-nantes-et-du-departement-de-medecine-generale-de-nantes-universite-demontrent-lefficacite-dune-methode-simple-pour-reduire-les-traitements-sans
[3] ClinicalTrials.gov — Efficacy of a Multi-faceted Intervention to Deprescribe Proton Pump Inhibitors (PPI) in Primary Care (DeprescrIPP), NCT04255823
https://clinicaltrials.gov/study/NCT04255823
[4] Assurance maladie — Open Medic : base complète sur les dépenses de médicaments interrégimes, fichiers annuels 2015 à 2025 par classe ATC (A02BC, inhibiteurs de la pompe à protons), calculs Medilax
https://www.data.gouv.fr/fr/datasets/566e964188ee3875beaf0bf5/
[5] ANSM — Près de 16 millions de personnes ont eu une prescription d’inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) en 2015 en France, 19 décembre 2018
https://ansm.sante.fr/actualites/pres-de-16-millions-de-personnes-ont-eu-une-prescription-dinhibiteurs-de-la-pompe-a-protons-ipp-en-2015-en-france
[6] Haute Autorité de santé — Bon usage des inhibiteurs de la pompe à protons (IPP), fiche validée le 8 septembre 2022
https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2022-09/fiche_bum_-_bon_usage_des_inhibiteurs_de_la_pompe_a_protons_ipp.pdf
[7] Reimer C. et al. — Proton-pump inhibitor therapy induces acid-related symptoms in healthy volunteers after withdrawal of therapy, Gastroenterology, juillet 2009
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/19362552/
[8] Boghossian T. A. et al. — Deprescribing versus continuation of chronic proton pump inhibitor use in adults, Cochrane Database of Systematic Reviews, mars 2017
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/28301676/
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