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Jean-Baptiste Hazo suit ces courbes de près. Épidémiologiste chargé de la santé mentale à la DREES, le service statistique du ministère de la Santé, il décrivait le 4 novembre dans Midi Libre un « pic très fort entre 14 et 16 ans » pour les tentatives de suicide, qui « ne cesse de monter année après année, avec une explosion depuis 2020 qui perdure ». [5] Pour lui, le Covid n’en est pas la cause principale : la dégradation, déjà observée dès 2010 dans l’ensemble des pays de l’OCDE, ressemble à un effet de génération qui concerne les femmes nées après 1998. [5]
Gestes auto-infligés chez les jeunes filles : ce que comptent les urgences
Les statisticiens parlent de « gestes auto-infligés ». Le terme regroupe les tentatives de suicide et les automutilations sans intention de mourir, comme les scarifications, les brûlures ou les coups portés contre un mur, que les données hospitalières ne permettent pas de distinguer. [1, 2]
En 2024, les services d’urgence ont enregistré 77 041 passages pour un tel geste, hors Provence-Alpes-Côte d’Azur et Corse, où un défaut de codage fausse les chiffres. Deux sur trois concernaient des femmes. [2] La part la plus élevée, tous âges et sexes confondus, revient aux jeunes filles de 15 à 17 ans : sur 1 000 de leurs passages aux urgences, 23 sont liés à un geste auto-infligé. [2] Chez les femmes, les 11-17 ans et les 18-24 ans sont les seules tranches d’âge où cette part augmente depuis cinq ans. [2] À l’hôpital, le taux de séjours des filles de 11 à 17 ans a encore bondi de 21 % entre 2023 et 2024, pour atteindre 674 pour 100 000, et 878 chez les 15-17 ans. [2]
Nos calculs : à 15 ans, une fille sur 117 hospitalisée en 2025
La DREES a publié en mai les chiffres de 2025, âge par âge. [1] Ils comptent les jeunes passés au moins une fois dans l’année par un service de médecine ou de chirurgie après un geste auto-infligé, chacun compté une seule fois. Chez les filles de 10 à 19 ans, le taux atteint 482 pour 100 000, le plus élevé de toutes les tranches d’âge et des deux sexes, contre 255 en moyenne entre 2012 et 2019. [1] Il a donc presque doublé. La hausse ralentit, avec 4 % de plus en un an après un bond de 16 % en 2024, mais elle ne s’arrête pas. [1]
Rapportés à l’âge, ces taux deviennent concrets. Selon nos calculs, 19 904 filles de 10 à 19 ans ont été hospitalisées pour ce motif en 2025, soit près de 55 chaque jour. À 15 ans, l’âge le plus touché, cela représente une fille sur 117 dans l’année, contre une sur 222 en 2012. [1] La progression est la plus rapide chez les plus jeunes : depuis 2012, le taux a été multiplié par 2,3 chez les 10-14 ans, contre 1,7 chez les 15-19 ans. Entre 10 et 14 ans, huit fois plus de filles que de garçons sont hospitalisées. [1]
Les garçons ne sont pas épargnés. Leur taux, resté entre 67 et 83 pour 100 000 chez les 10-19 ans de 2012 à 2023, a progressé de 11 % en 2025, à 94. [1]
Ces chiffres restent un minimum. Ils laissent de côté les séjours en psychiatrie, comptés à part, et tous les gestes qui ne mènent pas à l’hôpital. [1, 2] L’enquête EnCLASS, menée en 2024 auprès des lycéens, en donne une autre mesure : 19,4 % des lycéennes déclarent avoir déjà fait une tentative de suicide, contre 10,6 % des garçons, et 24,9 % ont eu des pensées suicidaires dans l’année. [4]

Depuis la rentrée, les idées suicidaires arrivent plus souvent aux urgences
Le dernier bulletin mensuel de Santé publique France, publié le 21 octobre, montre ce qui se joue en amont du geste. En septembre 2026, les passages aux urgences pour idées suicidaires des 11-17 ans ont fortement augmenté par rapport à août, à des niveaux « très nettement au-dessus » des trois années précédentes. Fin septembre, la hausse se poursuivait encore chez les 11-14 ans. [3] Les passages pour gestes suicidaires, eux, ont augmenté avec la rentrée mais restent comparables à ceux des années passées. [3]
Ce décalage est sans doute le signal le plus utile pour les familles : la détresse des collégiennes et des lycéennes arrive plus souvent jusqu’aux soignants avant le passage à l’acte, et elle suit le calendrier scolaire. Santé publique France observe chaque année une baisse de ces indicateurs pendant les vacances d’été, qu’elle relie probablement à une moindre pression scolaire et à une moindre exposition au harcèlement, puis une remontée en septembre. [3]
Les causes restent discutées. L’agence cite plusieurs hypothèses pour les 12-25 ans : réseaux sociaux non régulés, pression scolaire, inégalités socio-économiques, changement climatique. [3] Jean-Baptiste Hazo juge les travaux sur les réseaux sociaux « contradictoires », tout en constatant que la dégradation chez les jeunes filles « a coïncidé avec l’apparition du smartphone ». Les filles y « mettent plus d’elles-mêmes, à la recherche de likes, de validations par les pairs », et ces espaces prolongent les agressions sexuelles et sexistes. [5] Il rappelle aussi que les filles souffrent davantage de troubles dits internalisés, dépression, angoisse, troubles alimentaires, moins visibles que la violence ou les consommations plus fréquentes chez les garçons. [5]
Les signes qui doivent alerter les parents
Cette souffrance discrète complique le repérage. Le 3114, numéro national de prévention du suicide, invite les parents à guetter d’abord un changement soudain : [6]
- des notes qui chutent brutalement, des devoirs non faits, des absences répétées jusqu’au décrochage ;
- des amitiés délaissées ou des conflits avec les amis ;
- un besoin soudain de s’isoler à la maison, ou au contraire de rester sans cesse près d’un parent ;
- des loisirs abandonnés, un plaisir qui disparaît ;
- de la tristesse, de la dévalorisation, du pessimisme exprimés ;
- des scarifications ;
- un sommeil ou une alimentation qui changent ;
- de l’alcool à répétition ou des drogues.
Pris isolément, et surtout s’ils passent, ces changements ne doivent pas affoler. C’est leur accumulation ou leur apparition brutale qui doit alerter, d’autant plus après une première tentative. [6] Les mots comptent tout autant. Une adolescente parle rarement du suicide en face ; elle peut glisser des propos évasifs (« J’ai pensé à une solution, mais je ne veux pas en parler »), allusifs (« Bientôt, vous n’aurez plus à entendre parler de moi ») ou explicites. Aucun n’est à banaliser, même répété souvent. [6]
Chez un enfant ou un adolescent, des propos ou des comportements suicidaires doivent toujours conduire à une consultation : les bouleversements de l’adolescence ne suffisent pas à les expliquer. [6] Certains signes demandent d’agir tout de suite, comme faire ses adieux, donner ses affaires ou se renseigner sur les moyens de mourir. [6]

Poser la question franchement, et fermer l’armoire à pharmacie
Beaucoup de parents redoutent d’aborder le sujet de peur de donner l’idée. Le 3114 est clair : parler de suicide avec un proche ne la lui suggère pas, cela lui ouvre au contraire la porte pour exprimer sa souffrance. [7] Il conseille de partir de ce qu’on a remarqué, sans juger (« Je suis inquiet pour toi. Est-ce que tu vis des choses difficiles ? »), de reconnaître l’émotion, puis, en cas d’inquiétude, de demander clairement : « Est-ce que tu penses au suicide ? » [7] Mieux vaut éviter les phrases qui minimisent (« Ça va aller ») ou qui culpabilisent (« As-tu pensé à la douleur de ta famille ? »), et ne jamais promettre de garder le secret. [7]
La sécurité de la maison fait partie de la réponse. Le 3114 recommande d’empêcher l’accès aux moyens de passer à l’acte, par exemple en mettant un verrou sur la pharmacie, et de veiller à ce qu’aucun stock d’alcool ou de produits toxiques ne se constitue. [8] Le conseil a du poids : l’intoxication médicamenteuse volontaire représentait 77 % des hospitalisations pour geste auto-infligé en 2024, tous âges confondus. [2] Si la jeune fille envisage un passage à l’acte imminent, il faut appeler le 3114 et s’efforcer de ne pas la laisser seule. [7]
Pour consulter, le médecin traitant ou le pédiatre reste la première porte : il peut orienter vers une Maison des adolescents, un centre médico-psychologique ou un psychologue. Le dispositif Mon soutien psy prend en charge jusqu’à 12 séances chez un psychologue partenaire, dès 3 ans, remboursées à 60 % par l’Assurance maladie. [2] Medilax a détaillé les délais d’attente en centre médico-psychologique et le courrier « coupe-file » de l’école. Le 3114 répond gratuitement, 24 heures sur 24, aux jeunes en souffrance comme aux parents inquiets pour leur enfant. [2, 6]
Sources et références
[1] DREES — Patients hospitalisés pour gestes auto-infligés, jeu de données 2012-2025, et « La hausse des hospitalisations des adolescentes et jeunes femmes pour tentatives de suicide et automutilations se poursuit en 2025 », 11 mai 2026, calculs Medilax
https://www.data.gouv.fr/datasets/patients-hospitalises-pour-gestes-auto-infliges-1
[2] Santé publique France — Surveillance annuelle des conduites suicidaires, bilan 2024, édition nationale, 10 octobre 2025
https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/bullnat_conduites_suicidaires_20251010.pdf
[3] Santé publique France — Santé mentale. Bulletin mensuel du 21 octobre 2026 (réseaux OSCOUR et SOS Médecins)
https://www.santepubliquefrance.fr/sante-mentale/bulletin-national/sante-mentale-bulletin-mensuel-du-21-octobre-2026
[4] Santé publique France — La santé mentale et le bien-être des collégiens et lycéens en France hexagonale, résultats de l’enquête EnCLASS 2024, Le point sur, 2 juin 2026
https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/2026-06/2024_06_Le_Point_Sur_EnCLASS2024_BATcor.pdf
[5] Midi Libre — Santé mentale des jeunes (3/4) : « Une profonde dégradation chez les jeunes femmes de moins de 30 ans », entretien avec Jean-Baptiste Hazo (DREES), 4 novembre 2026
https://www.midilibre.fr/2026/11/04/sante-mentale-des-jeunes-34-une-profonde-degradation-chez-les-jeunes-femmes-de-moins-de-30-ans-lalerte-revelee-par-les-dernieres-etudes-13620999.php
[6] 3114, numéro national de prévention du suicide — Comment reconnaître les signes de détresse
https://3114.fr/je-minquiete-pour-quelquun/reconnaitre-les-signes-de-detresse/
[7] 3114 — Que dire ? Quoi faire ?
https://3114.fr/je-minquiete-pour-quelquun/le-bon-moment-et-les-bons-mots/
[8] 3114 — Que faire si la personne envisage le suicide ?
https://3114.fr/je-minquiete-pour-quelquun/que-faire-si-la-personne-envisage-le-suicide/
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