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Le rayon des gélules « zen » s’est fait une place entre les pastilles pour la gorge et les pansements. Il répond à une plainte devenue banale : dans le baromètre réalisé en janvier 2026 par l’institut Toluna pour Synadiet, le syndicat des fabricants, 41 % des adultes disent avoir souvent été stressés au cours des deux dernières années, et autant avoir souvent mal dormi. [1] Chez les 18-24 ans, la part des stressés grimpe à 77 %, contre 30 % chez les 50-64 ans. [1]
Le marché a suivi : les compléments alimentaires ont dépassé pour la première fois 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France en 2025, dont 55 % en pharmacie. [2] Ces produits ne sont pas des médicaments. Ils sont vendus sans autorisation de mise sur le marché et ne peuvent pas prétendre prévenir ou traiter une maladie. Ce que chacun vaut contre le stress se lit donc dans les essais publiés, et ce qu’il peut coûter, dans les signalements reçus par l’Anses.
Compléments alimentaires pour le stress et le sommeil : 281,8 millions d’euros en pharmacie en 2025
Dans les ventes des officines mesurées par IQVIA, la promesse « humeur, stress, sommeil » arrive deuxième, derrière « vitalité, immunité ». Elle pèse 281,8 millions d’euros en 2025, soit 16,9 % des compléments vendus en pharmacie, environ 772 000 euros chaque jour. [2] Sa progression, +4,7 % en un an, dépasse celle de l’ensemble des compléments en officine (+3,7 %), et la courbe publiée par Synadiet la place à près de trois fois son niveau de 2014. [2]

Trois ingrédients concentrent l’attention : le magnésium, minéral présenté comme anti-fatigue ; l’ashwagandha, une plante de la médecine ayurvédique rangée parmi les « adaptogènes » ; et la mélatonine, l’hormone que le cerveau sécrète le soir pour préparer le sommeil. Leurs dossiers n’ont presque rien en commun, ni pour les preuves, ni pour les risques.
Magnésium : 9 études sur 18 positives sur l’anxiété, toutes chez des personnes déjà fragiles
La revue de référence a été menée à l’université de Leeds et publiée en 2017 dans la revue Nutrients. Elle a rassemblé 18 études qui donnaient du magnésium, seul ou avec cinq autres ingrédients au plus, et mesuraient l’anxiété ressentie. [3] Toutes avaient recruté des personnes déjà vulnérables : adultes légèrement anxieux, femmes souffrant de syndrome prémenstruel, jeunes mères, patients hypertendus. Aucune n’a mesuré le stress avec un questionnaire validé. [3]
- Adultes légèrement anxieux : 4 études positives sur 8.
- Syndrome prémenstruel : 4 sur 7.
- Hypertension : 1 sur 2.
- Après l’accouchement : aucun effet sur l’anxiété.
Les auteurs y voient un effet « suggéré » chez ces personnes, mais jugent la qualité des preuves faible et réclament des essais mieux construits. [3] Le magnésium a aussi un plafond : l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) fixe à 250 mg par jour la limite pour le magnésium ajouté, compléments et eaux enrichies compris, sans compter celui des aliments. [4] Au-delà, le risque visé est d’abord digestif, avec des diarrhées.
À ne pas confondre
Sur la boîte, « le magnésium contribue à des fonctions psychologiques normales » ou « à réduire la fatigue » sont des allégations autorisées par l’Union européenne. [5] Elles décrivent le rôle du minéral dans l’organisme et visent à corriger un apport insuffisant : elles ne prouvent pas qu’une cure calme le stress d’une personne qui n’en manque pas.
Le piège tient souvent à ce qui accompagne le magnésium. Beaucoup de formules l’associent à la vitamine B6, dont l’EFSA a fixé la limite de sécurité à 12 mg par jour chez l’adulte. [4] L’agence australienne des produits de santé (TGA), qui a resserré l’accès aux produits très dosés après 250 signalements de neuropathies périphériques, des atteintes des nerfs qui se traduisent par des fourmillements ou des engourdissements, demande de surveiller les cumuls entre vitamines B, multivitamines et produits au magnésium ou au zinc. [6]
Ashwagandha : des essais encourageants, mais aucune dose sûre définie par l’Anses
L’ashwagandha (Withania somnifera, parfois appelée ginseng indien) affiche les essais les plus flatteurs des trois. Une méta-analyse publiée en 2022 dans Phytotherapy Research a réuni 12 essais contre placebo menés chez 1 002 adultes de 25 à 48 ans : les scores d’anxiété et de stress baissaient nettement sous ashwagandha. [7] Les auteurs jugent pourtant la certitude de ces résultats faible, avec des essais de petite taille aux résultats très dispersés. [7]
Ce flou a conduit l’Anses, saisie par la DGCCRF, à rendre un avis le 19 avril 2024. Les études précisent rarement la nature des extraits testés, et l’agence conclut qu’il est impossible de définir un niveau de consommation sans risque. Elle relève des suspicions d’effets sur la thyroïde, le foie, le cœur, le système nerveux, la fertilité et le développement du fœtus. [8] La somnolence observée dans les essais conduit aussi ses experts à déconseiller la plante avant de conduire ou d’utiliser une machine, et le Danemark comme l’Allemagne recommandent de ne pas l’utiliser dans les compléments. [8]
Les signalements français restent rares : 8 déclarations d’effets indésirables reçues par la nutrivigilance entre 2009 et septembre 2023, dont 6 analysables, surtout des troubles digestifs, de la somnolence et des réactions cutanées. [8] Le cas le plus sévère, d’imputabilité jugée vraisemblable, était une hépatite aiguë avec éruption cutanée chez une femme de 68 ans, dix jours après le début de la prise. [8]
Ashwagandha : l’Anses recommande de s’abstenir
En cas de maladie de la thyroïde, du foie ou du cœur, d’hyperandrogénie, pendant la grossesse et sous traitement sédatif ou agissant comme un calmant sur le système nerveux (somnifère, anxiolytique). Par précaution, l’allaitement et les moins de 18 ans sont aussi concernés. [8]
Mélatonine : 7 minutes d’endormissement gagnées face à un placebo, et une liste de contre-indications
La mélatonine est vendue pour le sommeil, et c’est sur lui que portent ses essais. Une méta-analyse de 19 études publiée en 2013 dans PLoS One, chez 1 683 personnes souffrant de troubles du sommeil, a mesuré son effet face à un placebo : endormissement 7 minutes plus rapide en moyenne, et 8 minutes de sommeil en plus par nuit. [9] Les auteurs jugent ce bénéfice modeste, plus faible que celui des somnifères, mais il ne s’estompait pas avec la durée de prise. [9]
En France, les compléments peuvent en apporter moins de 2 mg par jour ; au-delà, on entre dans le champ du médicament, comme le Circadin dosé à 2 mg et délivré sur ordonnance. [10] L’allégation européenne « contribue à réduire le temps d’endormissement » n’est permise qu’avec 1 mg par portion, pris avant le coucher. [10]
Entre 2009 et mai 2017, la nutrivigilance a reçu 90 déclarations d’effets indésirables liés à des compléments contenant de la mélatonine : maux de tête, vertiges, somnolence, tremblements, nausées, cauchemars ou irritabilité. [10] Sur les 19 cas assez documentés pour être analysés, 11 ont été jugés d’imputabilité vraisemblable. La mélatonine étant rarement seule dans ces produits, l’Anses n’exclut pas le rôle d’un autre ingrédient ou d’une interaction avec un médicament. [10]
À qui l’Anses déconseille la mélatonine
- Enfants et adolescents : ainsi que les femmes enceintes et les mères qui allaitent.
- Maladies inflammatoires ou auto-immunes : la mélatonine peut agir sur l’immunité.
- Épilepsie, asthme, troubles de l’humeur ou du comportement : sans avis médical.
- Conduite ou travail exigeant une vigilance soutenue : la somnolence devient un risque.
- Traitement en cours : pas de mélatonine sans l’avis d’un médecin, en raison des nombreuses interactions possibles. [10]
Avant d’ajouter un deuxième complément, additionner les doses

Les deux avis de l’Anses convergent sur un point : le risque grimpe avec les cumuls. L’agence recommande de privilégier les formules simples, d’éviter de prendre plusieurs compléments à la fois et de signaler leur consommation à son médecin ou à son pharmacien. [8] [10]
Une formule « détente » et une formule « sommeil » peuvent contenir le même magnésium ou la même vitamine B6, sous des noms commerciaux différents. Et une plante adaptogène peut s’ajouter à un somnifère ou à un anxiolytique déjà prescrit, précisément le cas où l’Anses demande de s’abstenir pour l’ashwagandha. [8]
- Additionner la dose journalière de chaque ingrédient sur toutes les boîtes en cours, magnésium et vitamine B6 compris.
- Montrer les boîtes au pharmacien si vous suivez un traitement, en particulier un somnifère, un anxiolytique ou un médicament de la thyroïde.
- Arrêter et signaler un effet inattendu (troubles digestifs, somnolence, jaunisse, palpitations) : le médecin ou le pharmacien le déclare à la nutrivigilance de l’Anses, et un particulier peut aussi le faire en ligne. [11]
Sources et références
[1] Toluna pour Synadiet — Baromètre 2026 de la consommation des compléments alimentaires en France, 12 février 2026 (enquête en ligne du 6 au 8 janvier 2026, 1 130 personnes de 18 ans et plus)
https://www.synadiet.org/app/uploads/2026/02/Toluna-pour-Synadiet-12-Fevrier-2026.pdf
[2] Synadiet — Le marché des compléments alimentaires, chiffres de l’année 2025 (données IQVIA, cumul annuel mobile décembre 2025), 12 février 2026, calculs Medilax
https://www.synadiet.org/app/uploads/2026/02/Chiffres-du-marche-2025-vf-1.pdf
[3] Boyle N. B., Lawton C., Dye L. — The Effects of Magnesium Supplementation on Subjective Anxiety and Stress: A Systematic Review, Nutrients, 2017, vol. 9, n° 5, 429
https://doi.org/10.3390/nu9050429
[4] EFSA — Overview on Tolerable Upper Intake Levels as derived by the Scientific Committee on Food and the EFSA Panel on Nutrition, Novel Foods and Food Allergens, version 2024
https://www.efsa.europa.eu/sites/default/files/2024-05/ul-summary-report.pdf
[5] Règlement (UE) n° 432/2012 de la Commission du 16 mai 2012 établissant une liste des allégations de santé autorisées portant sur les denrées alimentaires
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32012R0432
[6] Therapeutic Goods Administration (Australie) — Medicines containing vitamin B6 (pyridoxine, pyridoxal or pyridoxamine), safety update, novembre 2025
https://www.tga.gov.au/news/safety-updates/medicines-containing-vitamin-b6-pyridoxine-pyridoxal-or-pyridoxamine
[7] Akhgarjand C. et al. — Does Ashwagandha supplementation have a beneficial effect on the management of anxiety and stress? A systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials, Phytotherapy Research, 2022, vol. 36, n° 11, p. 4115-4124
https://doi.org/10.1002/ptr.7598
[8] Anses — Avis relatif aux risques liés à l’utilisation des préparations de Withania somnifera (L.) Dunal dans les compléments alimentaires, saisine n° 2021-SA-0077, 19 avril 2024
https://www.anses.fr/fr/system/files/NUT2021SA0077.pdf
[9] Ferracioli-Oda E., Qawasmi A., Bloch M. H. — Meta-Analysis: Melatonin for the Treatment of Primary Sleep Disorders, PLoS One, 2013, vol. 8, n° 5, e63773
https://doi.org/10.1371/journal.pone.0063773
[10] Anses — Avis relatif aux risques liés à la consommation de compléments alimentaires contenant de la mélatonine, saisine n° 2016-SA-0209, 23 février 2018
https://www.anses.fr/fr/system/files/NUT2016SA0209.pdf
[11] Anses — La nutrivigilance, page mise à jour le 11 février 2025
https://www.anses.fr/fr/content/tout-savoir-sur-le-dispositif-de-nutrivigilance
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